L’embarcadère

86 textes courts, 104 pages, 10 euros.
Disponible chez l’éditeur Jacques Flament

Lire l’avis d’Arnaud Guenon sur parutions.com

En extrait : Ces parfums minuscules (page 79)

Mettre de l’écorce autour des mots.
Dire la couleur granuleuse de la lumière, long dégradé de jaune et d’appréhension, d’incertitude. Ouvrir au lecteur un monde qu’il ne voit pas. Que j’ai entraperçu. Un matin aux abords de l’automne ou peut-être un soir au creux de l’été, ici, à la croisée des illusions.
Ajouter les vibrations dans l’air, des craquements furtifs, ces parfums minuscules qui éclairent la senteur lente et noire de la terre. Croire à la sensation merveilleuse qui s’élève d’entre les lignes…

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Et rouge

Comme elle fut insolente l’occasion de te plaire !
Amusée, l’idée de te vieillir d’un vous.
Comme il fut beau — je crois — l’instant d’aller cueillir ta lèvre.
Affreuse et rouge l’envie de te gober, debout.

D’usure et de pomme

Il manque une fenêtre à ma cellule.
Il manque des barreaux à la fenêtre.
Et du ciel, sous les barreaux.
Du vent
et des nuages.
Le bruit de la mer.
Il manque une maison à mon histoire.
Un parfum d’usure et de pomme.
Des grincements d’armoire.
Du temps brûlé, des recoins, des lectures.
Il manque un petit jardin sous l’hiver.
De la lumière et des nuances.
Un piano, un orage, un drap blanc, tombé.
Un amant de passage.

[Pour la revue Méninge – Thème : Cellule]

Je veux

Je veux le dandy en hiver,
ses nuits confortables,
son humour au Fernet-Branca.

Je veux le voyou qui me « chut ! »
dans la cage d’escalier.
Le frisson de la capuche.

Je veux l’apprenti et l’impur.
Son corps blanc tendu comme une offrande,
son cœur crochu comme un bec.

Je veux le goût furtif,
les mots luisants, l’odeur du cru.
Les garçons du labyrinthe…

[Publié dans le N°37 de la Revue Dissonances – Octobre 2019]

Onze heures

Tailler, tiens, quelques lignes dans la blancheur du carnet.
Parce que dimanche, au matin.
Ce moment court, léger, tellement domestique.
Et qu’importe si gris, froid, mouillé.
Je veux, dans un divan, emmitoufler sa fragile tranquillité.
Dire le beurre fondu sur la tranche de pain grillée,
l’odeur du moka dans la cuisine.
La fourrure arrondie, laineuse et parfaite, dans le panier du chat…

Onze heures.
Changement de lumière.
Besoin de complexité.
Dans la chambre aérée, les languissantes mélopées de Béla Bartók.
Ratures, plaisirs et tourments.
La mélancolie — ou la mystérieuse énergie.
Ce poison délectable.

Dans mon alvéole

Rien.
L’imagination à l’eau, le clavier au pain sec.
La chaleur, la lumière, les aplats,
dans mon alvéole.
L’œil au long des murs, déambuler.
Suivre encore ce chemin à l’orée du plafond.
Chercher la grille du jardin,
en franchir le secret.
Attendre. Espérer.
L’envolée d’un sourire,
le craquement d’un mot doux.
Le passage, fugace, d’un bonheur oublié…
Rien.
Les souvenirs en sabots, la mémoire entravée.
L’ennui, sa couleur, ses rayures.
Dans mon alvéole.

[Pour la revue Méninge – Thème : Cellule]

Sols en mémoire

À la faveur d’un air de musette proposé, sans logique, par le service de musique en ligne : mon père ou plutôt l’image tronquée de mon père, assis, déployant devant mes yeux d’enfant le soufflet de son vieil accordéon — odeur de grenier dormant, respiration d’asthmatique et premières sonorités, aiguës, plaintives, sorties du monstre ramassé — cherchant, maladroit, désolé, les automatismes d’autrefois au contact retrouvé des boutons de nacre, puis libérant soudain la mélodie revenue par dessus les carreaux blancs de la cuisine, mouchetés de noir comme ces dames à la vanille saupoudrées de brisures au chocolat…

Sols en mémoire. Plaisir des réminiscences, gourmandise des petits carrés gaufrés dans la peau tendre des genoux, bruit fondant des imaginaires en Lego sur le revêtement gris lino de la chambre.