L’embarcadère

Mis en avant

86 textes courts, 104 pages, 10 euros.
Disponible chez l’éditeur Jacques Flament

Lire l’avis d’Arnaud Guenon sur parutions.com

En extrait : Au jardin (page 49)

Descendre au jardin imaginaire.
Un soir d’été, quand l’inspiration colimaçonne.
Le bruit du gravier sous les pas, sous les chaises, le parfum énigmatique des ombres en bouquet…
Il fait bon.
La terre est verte contre mon cou et j’ai l’humeur en pente douce.
Il y a du noir en branches, des chuchotis de feuilles qui se découpent sur l’indigo.
Sensation de minuscule.
Kaléidoscope.

Publicités

Je ne dis pas vivant

Dans une rangée de cinéma. Le velours des sièges à bascule, la persistance du rouge bien après mon réveil. La séance n’a pas encore commencé. Il est sur ma gauche, dans l’alignement. Il a le visage rond, tendre et lisse des premiers mois de notre rencontre, cette moue de canaille qu’il prenait pour me plaire. Un garçon l’accompagne. Mathieu ne m’a pas vu, ne regarde pas dans ma direction. Je me penche pour mieux l’observer ou pour me faire remarquer. Et me voilà, assis, au bord d’un lit défait. Il a sa tête de chérubin noir, son air fier et mauvais. Il tourne sans conviction les pages d’un magazine, m’annonce avec une désinvolture un peu forcée qu’il a rendez-vous avec son amant — celui du cinéma — à minuit, précisément. Comme s’il me donnait l’occasion de rompre, ici et maintenant, le sortilège qui nous a séparé.
Je le tiens désormais serré dans mes bras ou plutôt je le berce, lui confie, doucement, mon émotion de le revoir. Je ne dis pas vivant. Mais son corps amaigri et son front pâle aussitôt se décomposent entre mes doigts, sous mon baiser. Je le soulève, je veux le soulever, nous arracher lourds et si lents à ce temps parallèle, à cette eau noire et dense, poussant des talons, battant des ailes et des jambes pour échapper aux démons de sa mélancolie…

J’ouvre les yeux : la chambre, la porte entrouverte, la lumière du petit matin. Le présent qui respire, régulier, dans mon dos. Près de ma joue, sous mon doigt, un point humide et froid ; une larme tombée sur le bleu écossais de la taie d’oreiller.

De la sieste

Oreiller généreux, taie blanche et repassée.
Un drap tendu de frais.

Dans la pénombre, ce coulis d’air en été.
La présence du chat.

Les voix, dehors, reconnues.
Au piano, ma mélodie très lente.

Sur la langue, le fruité encore du gâteau.
Dans le jardin, la promesse d’un autre café…

Rain Spell

La chaleur et la fin d’après-midi me tiennent recroquevillé dans une assez mauvaise humeur. Au creux de l’oreille, Toru Takemitsu. Ses lignes de flûte, ses vibrations, ses ruptures, ses pointillés d’harpe…

Je m’empoisonne de corps imaginaires, de mouvements de libido, fluides, entre les sonorités complexes. J’ai, dans l’œil, des plis de soie bleue, des secrets de clarinette. Le désir fluorescent.

Soudain

Dans la cour intérieure
variations monotones pour clapotis et ricochets
Le doux conciliabule des eaux de gouttières

Par la porte laissée grande ouverte
la fraîcheur de l’air précipité

Quand
soudain
les sabots orageux de l’averse

Les cuirasses bombées du ciel en défilade

À l’orée du plafond

Rien
L’imagination à l’eau
le clavier au pain sec
La chaleur
la lumière
la voix plaintive du chanteur
Déambuler
quand même lire est un fardeau
Suivre encore ce chemin à l’orée du plafond
Chercher la grille du jardin
en franchir le secret
Attendre et doucement
L’envolée d’un sourire
le craquement d’une voix
le passage
fugace
des souvenirs
La pâleur des amants

Impures ?

— On dit que j’ai des pensées impures, tu sais…
— Impures ?
— Qui ne sont pas convenables, dont je ne devrais pas parler, assis, là, avec toi.
— C’est dangereux, les pensées impures ?
— Parfois, oui. Cela peut entraîner des complications…
— Tu partagerais avec moi une pensée impure ? Une pas trop dangereuse, bien sûr.
— Je ne suis pas certain que tu sois prêt pour cela.
— Je suis peut-être moins convenable que tu l’imagines…
— D’accord. J’ai, au bout de mes doigts, des mots très délicats.
— C’est une pensée impure, ça ?
— C’est de la poésie.
— Il n’y a pourtant rien au bout de tes doigts !
— Tu devras fermer les yeux pour les entendre…

[Proposé à la revue Dissonances pour son thème Impur]