Bouquet

— Je n’ai aucune imagination. Mais des échappatoires connues de moi seul, couleur d’ajoncs et de bruyères, mais des errances plantées de baroque, balancées de Chine, poudrées d’Orient…

Il pressa contre lui son bouquet d’évocations. Des souvenirs épineux auxquels se mêlaient du fantasme grimpant, des rêveries en capitule. Il pouvait respirer, s’échappant d’un billet de phrases courtes, le parfum d’une émotion vive et celui, un peu fané, de la mélancolie.

Aux arrangeurs de mots on préférait les conteurs d’histoires.

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En surface

Dans une galerie d’art, rue Quincampoix. À l’intérieur, en gris, en glauque, une collection de corps boursouflés, de rabougris, de laids, debout, assis, affalés. Impudiques. Monstrueux. Des toiles de Jean Rustin. Je remarque un petit format, saisissant, le portrait en plan serré d’un personnage indistinct, un enfant, un vagabond, une femme au labeur, d’un autre siècle. Ce qui me frappe, ce qui m’intrigue, c’est la bouche crispée, entrouverte, le regard délavé, terriblement expressif. Je suis entré dans la boutique.

Le pinceau est d’un réalisme brutal, efficace, dérangeant. Sur un fond brunâtre, des lamelles de couleurs chair, tachées de rose, brossées de blanc. C’est un garçon, il n’a pas d’âge. Son visage prend les émotions qu’on lui donne. J’ai ressenti de la souffrance, d’abord. Éprouvé son regard suppliant, éperdu, comme s’il quémandait, sur la pointe des pieds, le moyen d’échapper à son funeste châssis. Les mots qui me viennent alors : talent, folie, misère.

Cependant, je m’accoutumais aux douleurs en surface. Ma perception s’en trouvait modifiée. Sous les pâleurs maladives, derrière les rougeurs qui plissent le front, ce n’était plus un appel au secours ni le besoin d’évasion que je pouvais lire mais une sorte d’éblouissement, de la confusion, de la gêne. Comme si j’avais découvert, au sens propre, son intimité. Ce regard levé, hagard, honteux, j’en étais la cause. J’en savourais l’idée, j’en acceptais l’augure.

Des mots nouveaux se plaisaient à mon oreille, se fixaient à la peinture avec une parfaite adéquation : tabou, désir, instinct. Je m’approchais de la toile, glissais mes doigts le long du mur. La composition révélait son secret : la lèvre inférieure, mauve et tordue, ce léger renversement de la tête, la force du bleu, cette crispation du souffle soudain, ce n’était pas du tourment, de la surprise ou bien de la pudeur ; c’était du plaisir.

Et tout à la fois.

Au centre du bateau

Il n’était pas descendu à terre, n’avait pas suivi Clémence ni le flot des croisiéristes pressés d’envahir l’unique boutique aperçue depuis le pont supérieur, boutique de souvenirs et de vêtements chauds qui sont, avec le granit et les eaux profondes, les autres spécialités de la Norvège. Il était resté seul, au centre du bateau. Du moins en avait-il la sensation, la satisfaction, aussi. Comme une anomalie. Et comme un luxe.

Près d’une fenêtre-hublot il s’était assis dans un fauteuil à haut dossier, confortable, avait croisé les jambes à la droite d’un lampadaire en laiton torsadé qui diffusait, infiniment, sa lumière tamisée. Il avait ouvert le carnet neuf avec Création ! gravé sur la couverture en carton, avait décapuchonné avec cérémonie le stylographe à pointe moyenne dont il appréciait le tracé, plein, souple et régulier sur le papier. Avait posé la main instrumentée au creux de la page immaculée… Prêt, disposé, à l’écoute.

Il se rappela ce que Laurent P. lui avait glissé, à la manière d’un encouragement, dans un dernier échange avant son départ pour Calais : en voyage, il faut choisir ; lire ou écrire. Il doutait que cette entrée en matière puisse l’emmener loin à l’intérieur du carnet. Il n’avait rien raconté depuis longtemps. Il nota, méthodique, pour décrisper le geste, pour amorcer le flux, ce qui l’entourait dans la salle de lecture au style résolument british. Les trois corps en acajou de la bibliothèque, ses neuf étagères dont il ne s’était pas encore approché, un canapé deux places qu’il jugea d’abord prune, puis aubergine, violet, finalement violine, des bergères tendues de velours amande ou rayées de brun et de vert olive, deux secrétaires à tambour, des tables de jeu, enfin le motif en étoile, bleu foncé, répété sur la moquette. Il était un peu plus de deux heures de l’après-midi. Des relents de cuisine se mêlaient aux bruits sourds qui circulaient derrière les caissons clairs du plafond. Comme une respiration entrecoupée de coups francs, métalliques.

Il rejeta la tête entre les deux oreilles molletonnées du fauteuil. Il articula, pour lui même, le joli mot d’anomalie. Oui, il en convenait, son comportement avait quelque chose d’incongru voire d’incompréhensible : on ne s’embarquait pas pour une croisière en Norvège avec l’espoir de se retrouver tranquille dans un salon, amarré à l’extrémité d’un fjord. C’était pourtant ce qui l’avait motivé à partir. Il avait imaginé un endroit à bord où prendre ses habitudes, un espace abrité donnant sur la mer et sur l’horizon, une traversée hors saison, un temps incertain, menaçant, propice, peut-être un peu de houle. Juste assez pour se sentir transporté, derrière la vitre épaisse, dans le moelleux d’un bon siège, avec pour encrier un café noir ou une crème de whisky… Le Moka et sa société de sexagénaires était trop bruyant, trop ouvert à son goût. La bibliothèque lui parut, d’emblée, comme le seul refuge acceptable. Certes il n’y rencontrerait pas la mer en levant, pensif et lointain, ses yeux bruns ordinaires. Mais le silence entretenu et les visages concentrés faisaient ici naturellement barrage aux bavards. Et aux passionnés de bridge ou de belote.

Il referma le livre qui avait pris, depuis quelques minutes, la place du carnet contre son genou. Il songeait à son dernier récit, déjà revu et pourtant corrigé, mais qu’il lui faudrait sans doute reprendre un jour, persuadé qu’il était encore de ne pas l’avoir suffisamment travaillé, étiré, distancié de son propre vécu, romancé pour tout dire. Il savait bien qu’il lui manquerait la force d’y revenir. La force ou l’envie ou le talent ou le souffle. Son regard se posa, aléatoire, comme une mouche désœuvrée, sur différents détails du mobilier. À nouveau il sentait monter en lui l’ennui de tout. Ce qu’il confessait parfois, l’air amusé, comme sa « dévorante apathie » ou, plus tendrement, comme son désenchantement, sa mélancolie. Un enlisement progressif de sa volonté et qui avait pour conséquence une sensibilité accrue à la tristesse. Et c’était un plaisir, évidemment. Pareil à ces gilets à petits boutons que les frileuses perpétuelles ont toujours en réserve et dans lesquels se renfoncent, avec soulagement, leurs maigres épaules. Il rouvrit son carnet, entreprit de calligraphier, comme au temps du cours préparatoire, les vingt-six lettres de l’alphabet. Un « appeau pour l’inspiration ». Arrivé au f, alors qu’il hésitait sur la direction et la forme du jambage, il entassa rapidement sous une ligne de e minuscules : bras ballants, visage rond, mou, mollasson, pantalon clair et blouson bleu, dans la soixantaine, sans bruit ni bonjour.

Il l’avait juste entr’aperçu. Il était là, sur sa gauche, presque en vis-à-vis, assis à une table à tiroirs où les mille cinq cent pièces d’un puzzle étaient dispersées à l’intérieur d’un large plateau. Il fut tenté de lui décocher un regard pour lui rappeler la politesse. Préféra se maintenir, à l’abri et comme défendu, dans son personnage d’écrivant. Le casse-tête eut vite raison de la patience du vacancier, bientôt reparti comme il était venu : curieux de l’endroit, intrigué sans doute par la boite multicolore et son superbe château-fort, mais sans l’intention d’entrer en contact, même d’un hochement de tête. Remplacé — il sourit, intérieurement, en pensant à ces figurines montées sur rail et qui animent, à heures fixes, certaines horloges monumentales — par une dame sévère à l’impeccable mise en plis, un gros volume à la main, circulant d’un pas lent entre les dossiers jusqu’au canapé lilas ou vieux rose. Une aiguillette de strass étincelant accrochée à son épaule gauche…

Clémence, de retour à bord.
— Avant la meute !
Il redoutait sa mauvaise humeur. Elle s’approcha de lui avec un sourire bienveillant et le sourcil en accent circonflexe qui semblait dire : « Alors, ça avance ?! ». Il referma le carnet. À mi-voix, pour éviter d’aborder son manque parfait d’illumination, il l’invita à rendre compte de son escapade en terre étrangère. Elle avait encore cette capacité touchante, assez commune — mais qu’il avait, lui, perdu depuis longtemps — de s’émouvoir ou plutôt de s’enthousiasmer face au spectacle de la nature et aux attractions touristiques. Elle lui parla d’un escalier de deux cent quatre-vingt marches, d’un élevage de lamas, d’une cascade formidable, d’un point de vue magnifique, aussi d’un couple de passagers ayant vécu dans le même village que sa mère, en Bretagne, du monde qui était bien petit, décidément. Et de s’attabler, avec gourmandise, devant le tas de pièces uniformes qui semblait n’attendre qu’elle.

Il reprit le livre, d’un auteur célèbre, d’un éditeur fameux, d’un ennui considérable. Il lisait sans lire, tournait les pages pour se donner une contenance. Un homme était entré qu’il n’avait pas encore remarqué. Il s’était assoupi, trouvant ici un lieu idéal pour un petit roupillon, laissant échapper de légers sifflements sans autre forme de gêne ou de questionnement. Deux femmes, hautes en couleur, corpulentes, au parlé franc, réveillent soudain le climat feutré de la bibliothèque :

— Ben, Francis, t’es en train de virer intellectuel ou quoi ?! Tu viens pas avec nous ? On est juste à côté…

À côté c’était le St James, un piano-bar au décor écossais. Le Francis en question était l’endormi qui, visiblement embarrassé qu’on puisse l’assimiler à un dévoreur de feuilles, ne se fit pas prier. Le carnet reprit du service : il lui fallait consigner la scène. Au moins cela lui donnerait de quoi valoriser, le soir, à table, l’emploi de son temps.

— À la bibliothèque. J’y ai, je crois, trouvé quelques bonnes idées pour un nouveau billet.
— Ah oui ? Vous écrivez ?!
— Je manque trop d’imagination pour cela. Je me contente de croquer, de peindre sur le vif, des portraits, de petits tableaux…

Ou quelque chose d’approchant.