Une histoire deux boîtes

Mettre son rêve en boîte
Avant qu’il ne songe à rompre ou s’effacer
Au plus léger du sommeil en caresser l’idée
Sous la main
trouver une rondeur d’aluminium
le doux bossage d’un couvercle
Tenir
retenir les images
ouvrir pendant la conserve en métal
Bruit d’ongles s’agrippant
D’ongles ou de griffes
Griffes contre bois

C’est l’heure cruelle du matou
Dans la chambre endormie
deux lampes jaunes ronronnent au bord du lit
Entrer dans le réveil
grondeur et les pieds nus
Chercher la boîte à croquettes

[Proposé à la revue Méninge pour son thème « Boîte »]
[Ma participation au N°15 de la revue]

Trois haïkus

Au bord de l’été
Chuchotent en bleu les glycines
Il fait juste chaud

Sous la pergola
Les roses et la grenadine
Le bruit des abeilles

Le dos du chat noir
Qui maraude entre les fleurs
Quinze heures au jardin

L’estrade

[Ma participation au thème de la revue L’Allume-Feu : classe]

Je suis debout, sur l’estrade. L’instituteur — que je ne vois pas, dont je ne me souviens plus — est assis, sur ma droite, à son bureau. Récitation. Je suis en cours préparatoire. Je le sais car je reconnais le bâtiment préfabriqué, monté sur pilotis, qui fait face aux cours élémentaires et aux cours moyens. Avec ses portes battantes, ses fenêtres à bascule, ses deux lignes de patères. Le temps du poêle à charbon, du tableau vert et du polycopieur à alcool.

Je suis debout, ils me regardent. Je ne sais plus mon texte. Plus du tout. Ils me regardent et je sens couler, le long de ma jambe, le filet brûlant d’une gêne inoubliable…

L’imperceptible

Grand-rue, devant l’enseigne du barbier.
Le silence encore et la chaleur, déjà.
Distinguer entre les rouges.
Épier la variation d’un ocre, du mouvement derrière les gris.
Croire à l’imperceptible avancement du trait de peinture bleue…

Attendre le car.

[Edward Hopper – Early Sunday Morning – 1930

Dans le compartiment

Il est dix-sept heures et vingt-trois minutes. Walter attend son train, Betty vient de tourner la page. Il s’est posté à la fenêtre, elle est entrée dans le compartiment. Walter est un ancien du rail, Betty voyage par procuration. Il parie sur le respect de l’horaire, sur les aléas qui retarderont le passage de la rame. Elle aime les histoires compliquées, les beaux ténébreux. Il a terminé sa cigarette. Quelqu’un va mourir.

[Edward Hopper – Hotel by a railroad – 1952]

Les fenêtres sont ouvertes

C’est Emma Dawson, une amie de Pat. Il y a une date, à la main, derrière la photo, vous voyez : 12 juillet 1954. Quelques jours avant sa disparition… Oui. Elle approche l’épreuve de son visage. Pas fatiguée, non. Je dirais… absorbée. Cet appartement, je m’en souviens. Les murs étirés, les bruns massifs, le soir doucement qui la phagocyte. Elle est, comme je le suis, déconcertée par l’arrivée de cette image, brutale, à cet endroit de la conversation. Elle poursuit, un rien gênée par le silence qui s’en est suivi. Les fenêtres sont ouvertes, la chaleur est accablante ; elle s’y abandonne. Son regard fixe la ligne tendue qui va de l’oreille à la base du cou. Je crois qu’elle était mélancolique. Elle me rend la photographie jaunie, aux bords déchiquetés. Elle me sourit. C’est une maladie, vous savez…

[Edward Hopper – City sunlight – 1954]