Rendez-vous

Le parfum, âcre, des pages rendues à la lumière, usées d’avoir été tant lues, jaunies par le temps, tachées de rouille parfois. Ces histoires dont je sais, par avance et par cœur, toutes les vignettes.
À chaque lecture nouvelle je reconnais pourtant les mêmes qualités, je retrouve le même plaisir : la finesse du dessin, la vivacité des couleurs, le désuet charmant des dialogues. L’impeccable construction des aventures. Le réconfort d’un monde imaginaire, tant de fois parcouru et qui revient, intact.
Combien d’heures passées sous le signe de Kih-Oskh, dans les rues sombres de Shanghai, à bord de l’Aurore, de la Licorne ou dans la penderie du colonel Sponsz ? Combien de mercredis à visiter le château de Ben More, à circuler dans les galeries bétonnées du docteur Müller, dans l’usine secrète de l’ingénieur Baxter ? Trop, sans doute, à voir la désolation de ma mère lorsqu’elle faisait irruption dans ma chambre, exaspérée de voir son fils encore préférer la compagnie de Tchang et de Zorrino à celle d’un ballon de football ou d’une raquette de tennis !
Mon doigt se promène sur les tranches multicolores qui ont retrouvé, sur une étagère, dans l’entrée, un peu de droiture et de considération. J’hésite entre mes favorites. Je m’arrête sur la plus abîmée de toutes : Coke en stock. Oui, je suis Tintinophile, Haddockaccro, Miloufan. Ce soir je reprends le Vol 714 pour Sydney, je passe encore la frontière bordure, j’ai rendez-vous au San Théodoros. Ce soir, à nouveau, j’ai de l’évasion sur la planche et du bonheur broché au pied du lit…

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Le cœur blanchi

Je reviendrai.
En été, sous la toile aux agrumes.
Il y aura de l’amour aux pommes, de l’insouciance au frais à l’heure du goûter.
Dans la maison orpheline.
Je rouvrirai les souvenirs, les portes, les années.
Je surprendrai nos voix, de la cave au grenier…

Je reviendrai.
En hiver, à cause des gaufres bien au chaud.
Le cœur blanchi de sucre glace.
Je saluerai les pignons reconnus, les balcons familiers.
Je passerai de la digue à la grève.
Je marcherai jusqu’à la mer…

Bouquet

— Je n’ai aucune imagination. Mais des échappatoires connues de moi seul, couleur d’ajoncs et de bruyères, mais des errances plantées de baroque, balancées de Chine, poudrées d’Orient…

Il pressa contre lui son bouquet d’évocations. Des souvenirs épineux auxquels se mêlaient du fantasme grimpant, des rêveries en capitule. Il pouvait respirer, s’échappant d’un billet de phrases courtes, le parfum d’une émotion vive et celui, un peu fané, de la mélancolie.

Aux arrangeurs de mots on préférait les raconteurs d’histoires.