Dehors, la ville

Il a plu.
Non, il pleut. Encore. Un peu.
Lutter contre l’enfermement, la sédentarité, l’inertie.
Sortir de chez soi pour un tour de quartier.
Prendre à gauche. Sous les baleines, se mêler aux pas pressés de l’avenue, goûter le frais mouillé dans l’air. Noter les jaunes, les oranges et les pâles des façades inversées dans les flaques, ce carreau de bleu pur qui tremble sur l’asphalte.
Marcher. Éviter. Supporter. Après les rôtissoires et les bazars pleins de chinoiseries, virer à droite, s’écarter de la cacophonie. S’en trouver bien.
Croiser, en remontant la rue, trois capuches sous un porche qui roulent vers le passant des regards intimidants.
Rentrer chez soi, ranger le parapluie.
Aller à la fenêtre.
Dehors, la ville.

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D’une lectrice

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C’est l’intérieur d’une lectrice. Une femme de plus de soixante et quinze ans. Je passe le bout de mes doigts sur le dos rond des livres, ses livres. Dans l’ombre chaude, sous le portrait peint d’une jeune fille en fleurs, miniature fortement encadrée d’or et de noir, une fine couche de matière couvre les tranches, serrées, contre le mur : du bonheur et de l’autrefois.
Posée sur un volume, une étrange libellule. Fil de fer et pages découpées, collées, décollées, jaunies, fragiles, surlignées de couleurs, taches et coups de pinceau. Qui veille. Ou qui attend.

Illustration : Brigitte Celerier

Au centre du bateau

Il n’était pas descendu à terre, n’avait pas suivi Clémence ni le flot des croisiéristes pressés d’envahir l’unique boutique aperçue depuis le pont supérieur, boutique de souvenirs et de vêtements chauds qui sont, avec le granit et les eaux profondes, les autres spécialités de la Norvège. Il était resté seul, au centre du bateau. Du moins en avait-il la sensation, la satisfaction aussi. Comme une anomalie. Et comme un luxe.

Près d’une fenêtre-hublot il s’était assis dans un fauteuil à haut dossier, confortable, avait croisé les jambes à la droite d’un lampadaire en laiton torsadé qui diffusait, infiniment, sa lumière tamisée. Il avait ouvert le carnet neuf avec Création ! gravé sur la couverture en carton, avait décapuchonné avec cérémonie le stylographe à pointe moyenne dont il appréciait le tracé, plein, souple et régulier sur le papier. Avait posé la main instrumentée au creux de la page immaculée… Prêt, disposé, à l’écoute.

Il se rappela ce que Laurent P. lui avait glissé, à la manière d’un encouragement, dans un dernier échange avant son départ pour Calais : en voyage, il faut choisir ; lire ou écrire. Il doutait que cette entrée en matière puisse l’emmener loin à l’intérieur du carnet. Il n’avait rien raconté depuis longtemps. Il nota, méthodique, pour décrisper le geste, pour amorcer le flux, ce qui l’entourait dans la salle de lecture au style résolument british. Les trois corps en acajou de la bibliothèque, ses neuf étagères dont il ne s’était pas encore approché, un canapé deux places qu’il jugea d’abord prune, puis aubergine, violet, finalement violine, des bergères tendues de velours amande ou rayées de brun et de vert olive, deux secrétaires à tambour, des tables de jeu, enfin le motif en étoile, bleu foncé, répété sur la moquette. Il était un peu plus de deux heures de l’après-midi. Des relents de cuisine se mêlaient aux bruits sourds qui circulaient derrière les caissons clairs du plafond. Comme une respiration entrecoupée de coups francs, métalliques.

Il rejeta la tête entre les deux oreilles molletonnées du fauteuil. Il articula, pour lui même, le joli mot d’anomalie. Oui, il en convenait, son comportement avait quelque chose d’incongru voire d’incompréhensible : on ne s’embarquait pas pour une croisière en Norvège avec l’espoir de se retrouver tranquille dans un salon, amarré à l’extrémité d’un fjord. C’était pourtant ce qui l’avait motivé à partir. Il avait imaginé un endroit à bord où prendre ses habitudes, un espace abrité donnant sur la mer et sur l’horizon, une traversée hors saison, un temps incertain, menaçant, propice, peut-être un peu de houle. Juste assez pour se sentir transporté, derrière la vitre épaisse, dans le moelleux d’un bon siège, avec pour encrier un café noir ou une crème de whisky… Le Moka et sa société de sexagénaires était trop bruyant, trop ouvert à son goût. La bibliothèque lui parut, d’emblée, comme le seul refuge acceptable. Certes il n’y rencontrerait pas la mer en levant, pensif et lointain, ses yeux bruns ordinaires. Mais le silence entretenu et les visages concentrés faisaient ici naturellement barrage aux bavards. Et aux passionnés de bridge ou de belote.

Il referma le livre qui avait pris, depuis quelques minutes, la place du carnet contre son genou. Il songeait à son dernier récit, déjà revu et pourtant corrigé, mais qu’il lui faudrait sans doute reprendre un jour, persuadé qu’il était encore de ne pas l’avoir suffisamment travaillé, étiré, distancié de son propre vécu, romancé pour tout dire. Il savait bien qu’il lui manquerait la force d’y revenir. La force ou l’envie ou le talent ou le souffle. Son regard se posa, aléatoire, comme une mouche désœuvrée, sur différents détails du mobilier. À nouveau il sentait monter en lui l’ennui de tout. Ce qu’il confessait parfois, l’air amusé, comme sa « dévorante apathie » ou, plus tendrement, comme son désenchantement, sa mélancolie. Un enlisement progressif de sa volonté et qui avait pour conséquence une sensibilité accrue à la tristesse. Et c’était un plaisir, évidemment. Pareil à ces gilets à petits boutons que les frileuses perpétuelles ont toujours en réserve et dans lesquels se renfoncent, avec soulagement, leurs maigres épaules. Il rouvrit son carnet, entreprit de calligraphier, comme au temps du cours préparatoire, les vingt-six lettres de l’alphabet. Un « appeau pour l’inspiration ». Arrivé au f, alors qu’il hésitait sur la direction et la forme du jambage, il entassa rapidement sous une ligne de e minuscules : bras ballants, visage rond, mou, mollasson, pantalon clair et blouson bleu, dans la soixantaine, sans bruit ni bonjour.

Il l’avait juste entr’aperçu. Il était là, sur sa gauche, presque en vis-à-vis, assis à une table à tiroirs où les mille cinq cent pièces d’un puzzle étaient dispersées à l’intérieur d’un large plateau. Il fut tenté de lui décocher un regard pour lui rappeler la politesse. Préféra se maintenir, à l’abri et comme défendu, dans son personnage d’écrivant. Le casse-tête eut vite raison de la patience du vacancier, bientôt reparti comme il était venu : curieux de l’endroit, intrigué sans doute par la boite multicolore et son superbe château-fort, mais sans l’intention d’entrer en contact, même d’un hochement de tête. Remplacé — il sourit, intérieurement, en pensant à ces figurines montées sur rail et qui animent, à heures fixes, certaines horloges monumentales — par une dame sévère à l’impeccable mise en plis, un gros volume à la main, circulant d’un pas lent entre les dossiers jusqu’au canapé lilas ou vieux rose. Une aiguillette de strass étincelant accrochée à son épaule gauche…

Clémence, de retour à bord.
— Avant la meute !
Il redoutait sa mauvaise humeur. Elle s’approcha de lui avec un sourire bienveillant et le sourcil en accent circonflexe qui semblait dire : « Alors, ça avance ?! ». Il referma le carnet. À mi-voix, pour éviter d’aborder son manque parfait d’illumination, il l’invita à rendre compte de son escapade en terre étrangère. Elle avait encore cette capacité touchante, assez commune — mais qu’il avait, lui, perdu depuis longtemps — de s’émouvoir ou plutôt de s’enthousiasmer face au spectacle de la nature et aux attractions touristiques. Elle lui parla d’un escalier de deux cent quatre-vingt marches, d’un élevage de lamas, d’une cascade formidable, d’un point de vue magnifique, aussi d’un couple de passagers ayant vécu dans le même village que sa mère, en Bretagne, du monde qui était bien petit, décidément. Et de s’attabler, avec gourmandise, devant le tas de pièces uniformes qui semblait n’attendre qu’elle.

Il reprit le livre, d’un auteur célèbre, d’un éditeur fameux, d’un ennui considérable. Il lisait sans lire, tournait les pages pour se donner une contenance. Un homme était entré qu’il n’avait pas encore remarqué. Il s’était assoupi, trouvant ici un lieu idéal pour un petit roupillon, laissant échapper de légers sifflements sans autre forme de gêne ou de questionnement. Deux femmes, hautes en couleur, corpulentes, au parlé franc, réveillent soudain le climat feutré de la bibliothèque :

— Ben, Francis, t’es en train de virer intellectuel ou quoi ?! Tu viens pas avec nous ? On est juste à côté…

À côté c’était le St James, un piano-bar au décor écossais. Le Francis en question était l’endormi qui, visiblement embarrassé qu’on puisse l’assimiler à un dévoreur de feuilles, ne se fit pas prier. Le carnet reprit du service : il lui fallait consigner la scène. Au moins cela lui donnerait de quoi valoriser, le soir, à table, l’emploi de son temps.

— À la bibliothèque. J’y ai, je crois, trouvé quelques bonnes idées pour un nouveau billet.
— Ah oui ? Vous écrivez ?!
— Je manque trop d’imagination pour cela. Je me contente de croquer, de peindre sur le vif, des portraits, de petits tableaux…

Ou quelque chose d’approchant.

En dilettante

J’écris par amusement.
Des mots biscuits, des images à tremper.
J’écris pour l’heure du « thé ou café ? »
Des billets tendres, suaves, surannés.
Avec langueur, avec délicatesse.
En dilettante.

J’écris comme on s’ennuie : à l’aquarelle et Debussy.

Sous l’abat-jour

À ciel tombant, à soir soudain.
Lignes polies, mots minutieux, aux pieds comptés, aux ombres peintes.
Près de la fenêtre, sous l’abat-jour.
Étager quelques vérités précieuses.
Le chat gris, la douceur, la mélancolie.
L’odeur du cuir, le goût de la cannelle.

La promesse de Min-Ho

[Écrit dans le cadre de l’Atelier d’hiver de François Bon, ayant pour thème « Recherches sur la nouvelle »]

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Journal — 18 septembre

On m’a parlé de vous, Monsieur.
De votre savoir-faire, de votre sensibilité. J’aimerais avoir la compagnie de votre plume, le temps de quelques après-midi. Il s’agirait d’une courte biographie ou d’une longue épitaphe, je ne suis pas encore fixé. D’un exercice original, pour le moins, d’une expérience à tenter votre curiosité — et votre talent, certainement. Je vous expliquerai.
Pour nous aider, j’ai réservé des promenades au piano et des langueurs admirables. Enfin, en plus de vos émoluments, j’offre le thé ou l’eau de vie, à votre goût.
Vous viendrez ?

V. Hadden

La lettre est soigneusement pliée en trois. Sans doute ce qui m’a décidé.

Journal — 3 octobre

Le village de Sartroux est un pensum. Il faut marcher pour tout : arriver, repartir, se rendre chez. Me suis arrêté à l’Hostellerie du cheval fourbu. Cela sent le chêne ciré, la bûche au feu, le gigot de sept heures et le gras fondu. On m’interroge. J’ignorais qu’il y eut un Vladimir pour arpenter nos rues : tu connais, Pierre ? Mais Pierre n’écoute pas. C’est le propriétaire du grand chalet dit un homme habillé en assureur — ou en agent immobilier, un blanc sec à la main. Ah, lui… On le remettait, maintenant. Un solitaire, une canne, un chapeau. Pour le patron de l’auberge c’est juste un ancien de la ville qui s’est offert une retraite agréable, au bord du lac : ces gens là ne se mélangent guère avec nous. Un torchon de lin jeté sur l’épaule.
Je ne sais pas encore, une semaine, peut-être davantage. Avec une exigence toutefois : une table où je puisse écrire. Il y a l’arrière salle, si vous n’êtes pas trop regardant. Personne n’y vient jamais et la fenêtre du fond donne sur un petit jardin ; vous y seriez très bien.
Dehors tout est vert, brutal, caillouteux, plus vif. C’est la fin de l’été. Il fait bon, encore. Suivez donc le chemin creux jusqu’à la sortie du bois : c’est la bâtisse aux volets rouges posée en haut de la colline.
Mes semelles dans ses pas. La fin de journée tombe vite par ici ; il faudra vous en souvenir. Sur le seuil, en robe noire, les cheveux tirés, qui m’attend : vous devez être l’écrivain public ? Une méditerranéenne. Elle me dévisage avec un air soupçonneux. Ne m’en voulez pas mais je dois veiller à tout, ici : la maison est grande et Monsieur n’est pas toujours d’humeur causante. Elle se retourne en m’accompagnant jusqu’à l’étage. La natte qui oscille entre ses épaules. Et les marches qui craquent, sous notre poids.

Journal — 4 octobre

Il est couché. Je ne le verrai, ne l’entendrai jamais que couché. Sous un gros édredon rouge à motifs roses et dorés, la chevelure absorbée par deux oreillers aux taies fraîches, blanches et repassées. Le haut du corps, les deux bras, les deux mains surtout. Sa figure de Napoléon III, sans la barbichette, sans la moustache effilée, mais avec les mêmes yeux — doux, bleus, délavés — et cette tête, grave et hautaine. Entrez, entrez donc : nous vous attendions. Avec un léger sourire, complice, peut-être moqueur ou tendre, difficile à déchiffrer, qui tiendra lieu de bonjour et de poignée de main. Installez-vous là, en désignant près du lit un fauteuil en cuir, fatigué. Allons bon : je ne parlais pas de Florinda ! Je voulais dire la mort, jeune homme, la mort et moi. Sur un ton amusé, volontairement amusé.
C’est une pièce en torchis grossier, aux meubles lourds, avec des lambris vernissés tapissant les murs. Pas de médicaments, de potence, pas de poche accrochée ou de sonde humiliante, ces accessoires de la fin de vie si souvent côtoyés. Je devine l’atypique, le bonhomme singulier. Sur une table de chevet, un bougeoir, un plateau. À l’intérieur du plateau deux tasses en porcelaine, une coupelle, quatre biscuits, une théière en fonte. Parfums d’orange et de citron. Un verre à dégustation, en forme de tulipe, attend une pleine bouteille d’un brun-rouge des plus réjouissants. Sur un guéridon, de l’autre côté lit, un flacon noir, un volume de Jean Lorrain.
Je vous découvre bien portant, Monsieur Hadden ! En ôtant mon pardessus, en extirpant d’une poche mes instruments de consultation, un Moleskine et un stylo-plume au capuchon étoilé. Ne vous fiez pas trop à ma bonne mine, Nicolas — je peux vous appeler Nicolas ? Je suis insupportable, croyez-moi ! Et puis, par principe, je ne meurs jamais le premier soir…
Il décolle sa main de l’édredon, pointe en direction de la fenêtre. C’est la première chose que j’ai remarquée, en entrant ici : cette large guillotine. J’ai pensé à Hopper. Ce grand tablier d’herbe, les arbres serrés, en bordure, ce coin de lac et ce long morceau de voûte, encadrés, posés, là, devant moi. J’avais trouvé mon endroit, ma vue, mon reposoir. Il tourne légèrement son visage vers moi. Vous entendez ? Il a fermé les yeux, j’ai ouvert le carnet, par habitude. Le battant est relevé, le fauteuil confortable. Un store à moitié déroulé cache un ciel gris, jaune, des lignes violettes. Ce murmure… De l’air frais pénètre dans la chambre, par bouffées. Odeurs de bois, d’humidité. Houle profonde, vagues répétées, aléatoires, infiniment, des deux voilages en mouvement. C’est la respiration des eaux !

Journal — 5 octobre

Il circule plusieurs racontars à propos de la mort de Vladimir Hadden.
Pour certains, il fut terrassé par une congestion cérébrale. On nota qu’il faisait terriblement froid dans la chambre où il fut découvert, inanimé. On a trouvé, serrée, entre pouce et index, la page d’un grand quotidien. Précisément sous le titre : Recueil d’énigmes amoureuses.
Pour d’autres, il fut emporté par un arrêt brutal du cœur. Il fut consigné qu’il faisait particulièrement chaud dans la pièce où il s’était endormi. On a trouvé, contre sa jambe, le tome 1 d’À la recherche du temps perdu. Son pouce encore posé sur la couverture tandis que son index était, lui, fiché entre les pages 40 et 41 du volume. Précisément sous la phrase commençant par Mais je lui répétais : « Viens me dire bonsoir ».
On a cru y voir des messages posthumes. Vladimir Hadden s’est éteint dans son sommeil. Comme une ampoule, comme une flamme : sa vie, pincée, entre deux doigts.

Il me regarde, stupéfait. Vous m’aviez dit une longue épitaphe… Il se penche vers la table de chevet : je crois qu’il va me falloir plus de thé !

L’humour, heureusement. Car je comprends assez vite qu’il sera difficile de synthétiser, de donner forme au flot de souvenirs disparates et d’un intérêt à géométrie très variable de ce buveur de tisane. Il y a son définitif et envahissant premier chagrin d’amour, Dimitri Ostroff — Dimi, mon Dimi — un peu dandy, beaucoup entretenu, qu’il épilogue avec tendresse et férocité. Sa correspondance avec Anaïs de Gercy dont je ne peux rien faire et son voyage initiatique, à Cythère…
Et puis : j’ai découvert, assez tard, les émotions complexes et les bienfaits inattendus que procure la musique baroque. Et moi ceux de la bergamote, en respirant le breuvage infusé d’un nez mal encore accommodé. On écoute Tombeau Les regrets de Monsieur de Sainte Colombe. C’est amer ? C’est grinçant… Me direz-vous, à la fin, ce qui explique votre alitement prolongé ? Une certaine mélancolie, je suppose. La misanthropie, probablement. La mythomanie, à coup sûr. Il fanfaronne. C’est un pays que je ne connais pas. Il me sourit avec cet air entendu. Je crois bien que je m’y suis perdu…

Avec sa voix calme et révérencieuse : Monsieur vous attend.
Florinda, personnage secondaire. Ouvrière et discrète à l’intérieur du huis clos. Ce que Monsieur Hadden lui cache. Ce qu’elle sait, déjà. Ce qu’elle écoute, peut-être, derrière la porte de la chambre. Ce qu’elle ne me demande pas. Alors je vous souhaite la bonne nuit, en refermant sur mes épaules l’univers soudain immense et froid.

Journal — 6 octobre

Il s’est contorsionné, redressé, appuyé sur un coude. Il agrippe mon poignet de sa main tiède et parcourue de petits soubresauts. Il porte une veste de pyjama en soie bleue, mal croisée, qui laisse apparaître sa peau blanche et de longs poils gris, mouillés. La maladie. Celle qui le ronge et dont il ne veut pas parler. Dont il s’est affranchi. La mort ? Je la tiens dans le creux de ma main… Le flacon noir.
Faites de moi ce qu’il vous plaira : un personnage de nouvelle, la morale d’une fable, le héros d’un récit apocryphe. Inventez du vraisemblable, ce que j’aurais pu être et ce que personne ne pourra contredire. Je sais bien que je vous demande l’impossible. Il retombe dans les plis chauds de sa couche. Mais gardez, s’il vous plait, mon goût pour la paresse et les corps sucrés salés du Levant, donnez-moi le bénéfice de quelques amours réussies et ce recueil — il hésite — ce recueil musical et poétique, récité de mémoire et connu de moi seul dont vous révélerez plusieurs minutes, surprenantes de beauté…
Je m’étais apprêté depuis un moment déjà. Ses mots suspendus, étonnants, au bout du lit. Nous en reparlerons demain. Il m’envoie une bouille de vieux séducteur, avachi.

Journal — 7 octobre

À l’arrière de l’auberge, contre la fenêtre — deux fois trois carreaux de verre sale, lumière tombante, écrue, d’un ciel haut perché — contre le jardinet à l’abandon. Le matin. Rarement plus d’une heure, rarement moins. Sur la toile cirée qui protège la table d’écriture il y a de grandes fleurs épanouies, rouges, bleues, roses, imprimées. Le bruit de l’élastique. Dans le carnet, un maquis de notes, une broussaille de phrases inachevées, un entrelacement d’images et de ressentis, de ratures, d’ajouts, de rejets. Un capharnaüm. Dans l’air se mêlent l’odeur du savon de Marseille et les effluves de la cafetière à pression. Je taille, je cisaille, j’extrais. Je mets debout, j’habille et je coiffe. Le silence du clavier virtuel.
Sur le rebord de la fenêtre, de l’autre côté de la vitre, un chat roux est assis. Je ne sais pas d’où il vient, par où il passe. Je l’appelle Vladimir. Ses yeux verts — absinthe, agate, traversés de tilleul et d’orange, fendus, défendus — me fixent et m’inspirent. Assis, troublant, contemplatif. Le matin, seulement. Rarement plus d’une heure, rarement moins.

Journal — 8 octobre

Connaissez-vous Shangalaa ? C’est une ville imaginaire : j’y séjourne souvent. Il savoure sa répartie, projeté bien au-delà de la fenêtre ouverte et du gazon ras qui file jusqu’au lac. Les garçons y ont les cheveux longs, leurs yeux brillent dans la chaleur tardive des bas quartiers. Je peux respirer leur peau cuivrée, mâte, à peine et juste modelée. Les muscles du cou, tendus, les clavicules, si douces, et leur touffe de poils drus, au bas du ventre…
Il s’est tu. Il grimace. Il enfonce ses doigts maigres dans l’édredon. Il observe et j’observe les oiseaux en filigrane qui vont, qui viennent, corps souples accrochés à la lisière du voilage. Des hirondelles. Ou peut-être des volants imaginaires, eux aussi. Je les dessine, je les disperse, changeants, multiples, à l’intérieur de la page, entre les lignes déjà écrites. Pendant qu’il s’épanche. Leur queue en V. Leurs ailes en forme de feuille, en forme de goutte, criblés de petits ronds pour figurer les mailles par où passent l’air d’octobre et les prémices de l’hiver. Leurs yeux creux, en amande. Tantôt remplis d’obscurité, tantôt vides et inquiétants. Ou simplement vides. Voilés, dévoilés. Hypnotiques. Des images me viennent. L’escalier raide, les gémissements de la mezzanine, rue de Trouville. Le visage de Mathieu. Sous le drap fin, dans l’intimité retrouvée, son sourire, malicieux, qui rampe jusqu’à moi…

Journal — 9 octobre

Fleuve chargé de limon, voiles et turbans, amarres, jonques et marins… La chambre est devenue un port à fantasmes. Nous voyageons entre les vapeurs fruitées de l’Écosse et les lenteurs acidulées de la Chine. Moi qui l’écoute, qui le déchiffre, qui le complète, lui qui se souvient, peut-être, qui affabule, se laisse aller. Son imagination transforme le torchis, le lambris, la dentelle en donjon des sables, en jardins suspendus, en bibliothèque merveilleuse. En palais d’une dernière nuit.
Je sors un bras, une idée, une jambe de sous le duvet. Hadden m’occupe, me préoccupe. Me presse, aussi. Le texte avance, se construit, se dégage peu à peu de sa logorrhée. Je vois, enfin, où cela mène : je tiens la dernière phrase ! C’est par là qu’il faut toujours commencer. Je dois, je vais le surprendre, le troubler. Le satisfaire. Ne m’en dites rien, surtout. Je veux simplement lire notre aventure et m’en aller… Je ne vous demande pas de me comprendre, mais de m’aider à quitter ce monde avec un peu de bonheur et d’originalité. Nous avions trinqué : faïence délicate contre verre à whisky.

Journal — 11 octobre

Les mains croisées sur la table. Carnet fermé, tablette éteinte. J’attends Florinda. Le café — jour de départ oblige — est offert par le patron. La promesse de Min-Ho. Huit pages imprimées, agrafées, glissées dans une enveloppe. Notre contrat, rempli, respecté. Ni biographie, ni épitaphe. Un pied de nez au destin. Savant, cynique et dérisoire. Humain. Émouvant, donc. Une fin toute en éclipse.

Le chat roux, ce matin, ne viendra pas au rendez-vous.

NB

Des pétunias

Sur une planche, des fleurs dans des pots.
Du vert, du vert encore, tout un climat d’orangés, de la terre cuite, du fragile et du rose.
Des pétunias.
Une chicorée de pâtes rouges, claires, sombres et justes.
Cela sent bon l’été, au jardin ou sur le balcon.
Dans un coin, en retrait, du mauve…

Je me contente assez de la contemplation des choses.