Pieds de serpent

J’ai versé de l’embrun dans ma pipe à opium.
Plafond vague, fenêtre qui bat, lit sampan.
À l’heure de la sieste, mes yeux prennent la mer…

Des mots extravagants habillent mes tympans :
Galuchat vert, dos de singe, pieds de serpent.
J’ai du sang d’oiseau, la peau rayée de minium.

Je traverse des roulis, des jungles de pierre.
Et ces longs couloirs bleus comme des aquariums.
Ô palais fourbus, abandonnés aux chimères…

[Pour la revue Dissonances. Thème : Opium]

Je suis tombé

Au bout du couloir, des chuchotis, en vagues. J’ai ouvert la porte : un éblouissement ! Bientôt des points, multicolores, autour de moi qui éclosent. Comme autant de balises dans un chaos de verdure. Je suis tombé, debout, au milieu d’un champ de fleurs…

Des pétales à profusion, un monde pressé de graines et d’herbes folles qui ondule, généreux, sous le vent chaud du soir. Je caresse, parfums liquides, les bouquets ébouriffés de bleu, les faisceaux de jaunes et de pourpre que le hasard offre à mon passage. Je me regarde : je porte une robe de coton blanc ; elle bruisse en écartant les tiges, nombreuses. Mon œil respire plus large sous les lourds capitons qui s’enfuient à travers ciel. Tandis que je progresse, la robe s’allège et enfle par dessus les corolles. Je sens que la terre sous mes pieds se dérobe, que mon corps lentement, inexorablement, bascule vers l’avant. Le tissu m’enveloppe dans un tourbillon de linge, étouffant…

Au pied du canapé, sous le plaid à carreaux.
Le matin les traverse.

La commode

Je nage en rêve trouble. J’en recompose les couleurs. Du vert rouillé, du gris de cale. Je traverse avec lenteur un couloir inondé, avance de mes doigts de grenouille entre des algues d’ombre. Je suis en terrain familier. Ces murs en lambeaux, inclinés, ces ouvertures, cette moquette épaisse et qui ondule, faiblement, sous la main : je reconnais mon appartement, silencieux, sous les eaux, comme après un naufrage.
Je suis entré dans la chambre. Je stationne devant la commode en pin, ouvre l’un de ses tiroirs… Il y a là des lettres à profusion, des billets griffonnés dont je n’ai pas le souvenir, tout un trésor de mots enveloppés qui prend soudain l’humidité. Des morceaux d’autrefois, des bouts de passé qui s’échappent au ralenti, insaisissables, déjà perdus, et qui se désagrègent dans le liquide opaque de mes yeux.

Gare de l’Est

Ses yeux se ferment : j’aime ce moment là, celui de l’abandon.
En bas de l’escalier. Je glisse un peu plus loin mon genou entre ses jambes. Mélange de cire, d’excitation et de cuisine orientale. Ma bouche contre son cou, ses poings au fond des poches. On entend des cris d’enfants dans les étages…
Le métro grince et tangue vers Gare de l’Est. Je le cherche, coincé entre une épaule et deux ménagères. Là, sur le strapontin, sage et ténébreux dans sa doudoune à capuche. Si proche, si loin.
Dans la porte vitrée, mes fantasmes de cravaté rajustent leur pulsion de soie bleue.

Bergamote et citron

C’est la rentrée. Paris a remballé ses plages, ses haubans, fait grise mine dans un long manteau de pluie. Il va falloir rechausser le cuir resserré des habitudes, affirmer que l’on reprend le chemin de l’efficacité, gorgé de soleil, de bonne humeur et de ténacité ! Les agendas, déjà, s’étirent et le besoin de réunion agite à nouveau nos cadres survoltés par un mois d’inactivité.
La voix de Vincent Delerm traverse la matinée. J’ai rouvert le portable, sans conviction. Mon sourire commercial traîne sur la table entre un dossier client et un bol de café froid. Cela ira mieux dans quelques jours.
Avec la fin de l’été reviennent, aussi, ces envies de rangement et ces belles intentions de rupture. Ai monté un meuble en kit, jeté de jolis plaids sur le vieux canapé, accroché de la couleur aux murs beaucoup trop blancs. Et puis vidé, dans de grands sacs plastique, des papiers inutiles et quelques souvenirs trop douloureux.
Pascal dépose un baiser rapide en repassant par la chambre. Sur son cou flottent la joie de vivre, la bergamote et le citron…
C’est la rentrée. La chanson est un peu triste, le piano parle d’un bord de mer et l’acteur, en chemin, au volant s’encourage. Par les volets entrouverts j’écoute les doux épanchements du ciel.

À l’avant du vaporetto

Je me suis assis à l’extérieur, au niveau de la cabine de pilotage. Le soir tombe et la température fraîchit. Le vent du large me fait tenir, serré, le col de mon blouson. Qu’importe : mon plaisir est d’être là, ravi comme un enfant, à l’avant du vaporetto.
Le ciel a viré de couleur, passant du bleu claquant au gris sourd. À peine sortis du chenal, nous croisons le sillage houleux d’une vedette qui file en direction du Lido. Je tends le cou par-dessus la rambarde pour mieux voir plonger la coque, attentif au choc de la vague contre l’étrave, suivant les éclaboussures qui blanchissent le dos vert des ondulations.
La brume soulève autour de nous une atmosphère étrange et pleine de faux dangers. Au loin, les contours de la cité déjà s’estompent et l’on distingue, à peine, la masse érigée du Campanile. Mon regard se perd sur le damier sombre et mouvant.
Que j’aime, décidément, ces petits cabotages à travers la lagune, ces départs renouvelés, ces retours attendus, à l’intérieur du voyage ce temps voyagé. Me rappeler, ici, les trépidations du moteur, le tangage régulier du bateau, les sifflements de l’air. Me laisser porter, quelques minutes encore, perméable et silencieux, entre le ciel et l’eau…

Le nez au carreau

Il a plu.
Il pleut encore, un peu.
Se décider.
Le nez au carreau.
Lutter contre l’enfermement, la sédentarité, l’inertie.
Pour un tour du quartier.

Prendre à gauche.
Sous les baleines se mêler aux pas pressés de l’avenue, goûter le frais mouillé dans l’air.
Longer les façades qui tremblent sur l’asphalte.
Marcher. Éviter. Supporter.
Après les rôtissoires et les bazars pleins de chinoiseries, virer à droite, s’écarter de la cacophonie.
S’en trouver bien.
Croiser, en remontant la rue, trois capuches sous un porche qui roulent vers le passant des regards intimidants.
Rentrer chez soi, ranger le parapluie.
Aller à la fenêtre.

Il a plu.
Non, il pleut encore. Un peu.

Illustration : Dave Le Monocle

Le ciel sera d’ici

Je reviendrai.
En été, sous le grand parasol.
Il y aura de l’amour aux pommes, dans le jardin de l’insouciance, un kart à pédales, une tortue.
Je rouvrirai les souvenirs, les portes, les années.
Je reviendrai.
En hiver, pour les tours de manèges et les beignets dorés.
Le goût de la cassonade.
Je saluerai les pignons reconnus, les balcons familiers.
Je marcherai sur la digue de mer.
Le ciel sera d’ici.
Dans la maison, je surprendrai nos voix.
La rumeur de la Piste aux étoiles, le temps des Mystères de l’Ouest.
Les si ronrons de Mieze et le bruit mélangé des briques de Lego…

[Publié par short-edition.com]

Illustration : Dominique Hasselmann

Haruto

Mes fantasmes sont des jardins exotiques.
Y grimpent les épis noirs, la beauté farouche de quelques garçons boudeurs
Sous les vertes palabres de la flûte et du koto.
Je l’appelle Haruto.
À l’heure du thé, ma gourmandise.
Sa peau est lente et parfumée.
Il pleut des minutes suaves, de petits cris pincés.
Et mon désir s’emmêle dans ses longs yeux de jais…

Au bord du sensible

J’ai, pour toujours, l’humeur affreusement délicate.
Et l’écriture, exténuée.
Mais je goûte encore tout ce qui tinte, et qui bleuît.
La rumeur des étoiles, la présence des bêtes.
À l’extrémité du jour, seul, assis, au bord du sensible.
J’écoute la vibration des images, le doux froissement des couleurs.
La lente aberration des minutes perdues…

Illustration : Vincent Van Gogh – La nuit étoilée (1888)

Dans l’obscurité

Entre deux lames.
Poussière grasse et toiles d’araignées.
L’œil oblique, silencieux.
Dans la nuit chaude, le bruit clair des conversations.
De l’autre côté de la rue,
la lumière très jaune du réverbère.
Parfois le torse nu,
le filet de poils bruns du jeune homme,
le déroulé fatigué d’un bas noir,
au bord du lit.

Plaisir patient.

Parfois,
le geste qui se fige,
le déplacement interrompu.
Sensation, impression de…
Le nez qui interroge.
Ne pas bouger.
Un volet grince ou
le rideau tiré, devant l’ouverture.
Rester longtemps, encore, dans l’obscurité.
Debout,
immobile,
après que la lampe se soit éteinte.

[Publié et recommandé par short-édition.com]

Illustration : Anh Mat

Le passager noir

Je suis le chat aux yeux maigres qui marche sans bruit sur un parquet de mots. Le ventre du poète est toujours, pour moi, ce refuge un peu brouillon. Sa main, doucement, emprisonne mon dos. Il me dit — encore — les poisons lents qui le traversent. Je le fixe. Et ronronne pour lui mes toits, mes cours, mes gouttières et mes lunes. Il me lisse, m’attache au cou d’étranges formulations. Je suis son « clandestin aux rayures fluides, le passager noir des fenêtres ouvertes ! » Son « beau visiteur d’alité sensible… »

Contre son poil, j’ai étiré la patte.

Ponte del Diavolo

1789, Riva del Ogio. Au premier étage de la bâtisse dont la façade donne fièrement encore sur le Grand canal, une femme en cheveux gris, filasses, a entrouvert les hauts battants de sa fenêtre. Elle s’est penchée, à peine, dans la brume légère et froide de ce matin d’avril pour suivre des gondoliers à la manœuvre, oscillants et rieurs entre les pieux de bois. Elle toise, un instant, ma curiosité déplacée. Près du quai, au bout d’un étroit ponton, Sylvie, en appui sur une paline, attrape enfin le bon angle et met en boîte les blanches colonnades du Câ d’Oro.
Le marché aux poissons est tout proche, vide et silencieux. Dans Venise qui s’éveille, se perdre est un plaisir charmant. Je frôle de la main le crépi rouge qui s’effrite au long des murs. Partout, des volets clos. Nous prenons à gauche ou plutôt non, à droite, gravissons lentement les quelques marches d’un pont en fer. Au milieu d’une ruelle, des chaises, des tables. Se mêler aux vénitiens qui vous ignorent, le temps d’un cappuccino del Doge et d’un chocolat chaud. Le ciel, d’un gris parfait, sèche comme du linge pendu entre les toits. La mousse de lait, trempée de café tiède, fond sur ma langue…
Il faut profiter de ces moments là. Avant l’abordage des caméscopes en tee-shirt et les premiers embouteillages de gondoles sous les cliquetis des badauds. Avant les poussettes qui braillent au milieu de ceux qui piétinent, amoureusement, à l’ombre du Campanile. Avant les chapeaux à grelots, les maillots de foot Italia et ces figures de mouche qui convergent, en file indienne, vers le pont du Rialto. Fuir les abords de la piazza San Marco, les dorures naïves de la basilique et l’austérité de la maison ducale. Retrouver le labyrinthe des calli. Ponte del Diavolo prendre une pause, assis, au calme d’un petit canal. L’eau clapote, doucement, le long des briques verdies de mousse. Le soleil revenu met le couvert aux terrasses et des reflets aux murs. Sylvie est heureuse, marcher me fait du bien. Nous poursuivons vers l’Arsenal…
J’ai traversé Venise comme on tourne un présentoir chargé de cartes postales. Venise est un jardin minéral, un décor fragile, un fantasme, une illusion. On cherche en vain au détour d’une rue, au milieu d’une place, dans ses perspectives, ses ondulations, ses couleurs, des fantômes, cet esprit, ce génie d’autrefois. Certes, Venise est belle. Mais les palais résonnent, les canaux s’ennuient, les cours sont vides, les églises tristes et les portes fermées. L’émotion n’est pas venue.

Celles qui

Celle qui m’accueillait au bord du lit, chambre en ville, trottoirs sous la nuit, avec du thé et le porte-monnaie de Michel Jonasz, son pinceau de poil de martre et ses pièces de un franc usées. Celle qui, pour m’endormir, fredonnait Trois jeunes tambours. Celle qui n’avait pas d’âge, ses robes imprimées, enveloppantes, qui nous racontait sa guerre avec humour, avec nostalgie, pendant les parties de manille le dimanche après-midi. Celle qui sentait bon le rouge à lèvres, le coiffeur, les bijoux, le parfum un peu trop chargé en vanille et en sucre roux, un mouchoir plié dans le creux de sa main. Celle qui ouvrit, en riant, sa chemise dans la salle de bains, sans savoir. Celle qui est ma sœur. Celle qui est — ou qui fut — la sœur de ma mère. Celle qui écoutait, cousine et cendrillon, de l’autre côté du mur « à l’encre de tes yeux… ». Celle qui était l’amie de mon ami, qui est restée l’amie. Celle qui, joyeuse, m’appelle encore parrain. Celle qui a lu, d’amour patient, qui relira toujours les aventures de Mowgli, Baloo et Bagheera, entre deux cataplasmes à la moutarde.

La chandelle

Au creux de la bougie, la lumière avait la simplicité d’une aube ; mon souvenir, l’ambiguïté de la cire. Des taches d’ombre tombaient de son front, déformaient son œil, sa joue. J’ai soufflé la chandelle. Dans l’arabesque de fumée, j’ai rattrapé son visage…

Navy Cut

Il s’est calé dans un petit canot de sable.
Des herbes folles, des pointus de vent froid taquinent ses épaules.
Je marche à l’aventure.
Un ciel de fer descend vers l’horizon.
Il protège dans sa main une flamme, jaune et périlleuse.
L’odeur de la Player’s Navy Cut.
Il observe la mer, j’ai relevé mon col.
Un long frisson de craie court sur le dos brun des vagues…

[Illustration : Nathalie Nowak]