Colifichets
Entre mes doigts, le souvenir clinquant de sa jeunesse. Manquent les rayons de lumière à travers la chaleur confinée, la suffocation de l’esprit sous le martèlement des enceintes. Reste le lent balancement de ses colifichets sur le juste galbé de son torse. Image fugace et obstinée d’une nuit à Londres.
Je ne sais rien de lui. Il m’a irradié la mémoire en calant, désinvolte, une main provisoire sur ma hanche ordinaire. Je n’ai pas bien compris ce qu’il m’a demandé. Il recherchait un certain Brian, je crois. Simplement, j’ai baissé la tête et les yeux pour mieux l’entendre. Un instant suspendu. Entre le brun parfait de son téton et le filet de poils noirs qui s’échappait de son nombril…
3 comments 8 novembre 2009
Michel
En entrant dans la pièce je trouvais Michel assis à la fenêtre, les mains croisées, posées sur la table. Il tourna vers moi un regard que je n’oublierai pas. Les plis de son front s’étaient arc-boutés, ses sourcils contractés vers moi, trahissant les terribles forces qui s’exerçaient en lui. Il voulut desserrer les doigts et peut-être un mot. Il inclina juste un petit sourire, une drôle de moue. Quelque chose d’infiniment fragile, de presque nu.
Photographie : *Modimo*
5 comments 7 novembre 2009
Tableau double
Marcher, voilà qui me fera du bien. Je prendrai le chemin de terre, celui qui longe et qui sinue, celui qui boucle, enfin. Après le petit pont, je sortirai du village. De plain-pied, j’entrerai dans l’arrière-saison. J’ai quitté la grande ville pour quelques jours. Tu viendras me rejoindre, dans quelques heures. J’ai, devant moi, assez de silence et de ciel pour m’amuser un peu. En guise de paletot, ce vieux caban qui te désespère et que je trouve, moi, pourtant idéal. Pas de chien pour m’accompagner. Rien que le lent glissement des eaux et le reflet troublé des arbres, nus, dans l’ornière…
La campagne, quel ennui ! Je n’aurais pas dû m’éloigner du village ni quitter la véranda : ce chemin n’en finit pas. Le cuir de mes chaussures, tout luisant encore d’urbanité, déjà boude les monotonies humides de ces journées d’automne. Entre un canal qui ferait mieux de se pendre et des champs vaguement éperdus, rien d’autre à ruminer que l’idée d’un café en terrasse, dans le brouhaha réconfortant du boulevard… Si encore j’avais un chien ! Mon espoir de compagnie roule dans le gris froid des flaques : tu ne viendras pas. Je résisterai à l’idée de t’en vouloir. Du moins, jusqu’à la tombée de la nuit…
11 comments 3 novembre 2009
Le jardin

Partir ? Pour aller où ?
Rester. Mais pour quoi faire ?
Ecrire, peut-être.
Quand même lire est un fardeau…
Par la fenêtre ouverte, respirer l’humidité dans l’air.
Entre les draps me trouver bien.
Inutile et paresseux.
De l’intérieur vers l’antérieur, me replier, encore, un peu.
Prendre ce chemin dans la brume légère.
L’œil au long des murs, avancer entre les troncs et les fougères.
Pousser la grille du jardin.
En franchir le secret.
Passer la main sur l’écorce des souvenirs.
Sous mes pas espérer une voix qui reviendrait, intacte.
Dans l’enchevêtrement des images, attendre.
L’envolée d’un sourire, le passage, fugace, des bonheurs perdus…
8 comments 1 novembre 2009
Toc, toc !
Sous la couette, un samedi matin. Il a posé sa tête contre mon torse velu. Sa main gauche descend, comme par inadvertance, vers le nombril, vers l’entrejambe, cherche à tâtons l’objet d’une certaine convoitise…
Je grogne quelque chose de mou, entrouvre un œil. Il lève vers moi un regard de cocker triste, un silence en forme d’interrogation.
- On ne t’a pas appris à frapper avant d’entrer ?
Doucement, il martèle du poing aux carreaux du boxer.
- Toc, toc ! Y’a quelqu’un ?!
- Si ça ne répond pas, c’est qu’il n’y a personne…
Il disparaît sous la couette, fait glisser, d’une main ferme, l’élastique sur la peau encore endormie.
- Heu… Tu fais quoi, là ?!
- Je cambriole, mon chéri, je cambriole…
10 comments 31 octobre 2009
Contre sa peau
Assis, au bord de la nuit. Mon rêve était plein de corps qui souffrent. Et de questions sans réponse. Trois heures du matin : je glisse dans mes oreilles des ailleurs, j’allume cette page comme on ouvrirait la fenêtre. Je compose et décompose dans le sillage d’un piano, espère dans les confessions d’un bandonéon une inspiration qui ne viendra pas. Qu’importe. Entre mes lignes, je respire un peu mieux…
Une heure passe et le sommeil revient, doucement. Le lit doit être encore juste assez chaud. Par les volets de la chambre, le ciel est noir, serein.
- Qu’est-ce que tu fous ? Viens te coucher !
J’ai les mains froides, les idées blanches.
Contre sa peau, les réchauffer…
11 comments 28 octobre 2009
Ce garçon qui revient
Il y a ce vent chargé d’échos, cette rumeur d’outre-temps qui roule et qui bruisse au creux de mes oreilles. Il y a cette flute envoutée. A l’heure de la sieste, mes langueurs sont orientales. Et mes envies, légères…
Dans l’antichambre du sommeil tinte une cloche, résonnent les pincements du koto. Du ciel et des nuages passent par les imperceptibles fissures du plafond. Je glisse à l’intérieur de moi. Je vais entre des voiles, traverse à pas lents des jardins, des palais abandonnés aux illusions de la lumière.
Il y a ce garçon qui revient. Comme une fleur sur l’eau tranquille de mes divagations. Sa jeunesse est un parfum puissant, son regard, noir et bridé, simplement sur moi se pose. Il ne dit jamais rien. Il ne dit jamais non. En boucle, mon désir effleure la courbe de ses lèvres, le goût bruni de sa peau…
5 comments 25 octobre 2009
La question
- Vous prendrez bien un dessert, messieurs ?
Après une excellente choucroute strasbourgeoise, accompagnée d’une bière pression finement ambrée, la redoutable question qui transforme, d’un signe de la tête, le gourmet en gourmand, est arrivée à notre table en gilet rouge à boutons dorés…
Je fronce une hésitation ; Pascal me désarme d’un sourire. Dans la carte des desserts, le péché capital hésite entre des tentations variées : tarte alsacienne, kouglof glacé, mousse au chocolat et tuile croustillante. J’allais céder à l’appel d’une crème brûlée à la vanille bourbon quand Pascal, ce diablotin es calories, me fait changer d’avis pour les crêpes flambées au Grand-Marnier à propos desquelles le garçon nous précise, un rien mystérieux, qu’elles sont servies par trois et réclament « un temps de préparation ». On décide de patienter avec un café noir accompagné de son carré de chocolat…
De fait, les tables alentours n’en croient pas leurs papilles, pourtant rassasiées, au moment où nos trios de crêpes entrent en salle, des flammes bleues courant dans leurs poêlons, des reflets d’or crépitant sur le dos.
Le temps d’une pause sur un comptoir en coulisses et les voici rien que pour nous. Dans leur assiette de porcelaine, comme autant de tutus tachés sur un lit de beurre et de sucre fondus, les demoiselles soupirent encore et se pâment, en éventail, dans les parfums puissants de la liqueur vaporisée. On les cisaille, avec douceur. Dans la bouche, ce n’est plus qu’un fondant de plaisirs, un laisser-aller de sensations savoureuses. C’est l’enfance qui revient, chaleureuse et éternelle, ragaillardie, soudain, par les essences d’orange qui vous picotent sur la langue.
Je regarde Pascal : du bonheur brille sur ses lèvres. Dehors la pluie tombe, fine et froide, sur la ville lumière…
7 comments 24 octobre 2009
Les années JC (3/3)
- L’humiliation ?
- Il est, assez vite, devenu évident pour moi que Jean-Christophe ne pourrait se contenter d’un seul garçon. C’est toujours un choc, une meurtrissure qui vous reste, longtemps, en travers de la tête, de découvrir que celui à qui vous faites confiance, à qui vous ouvrez chaque jour un peu plus votre porte et votre vie, s’est donné à quelqu’un d’autre, lui donne ce temps là, ce temps précieux du plaisir partagé, de l’abandon… (Un silence)
Jean-Christophe n’avait, pratiquement, connu personne avant moi. L’envie d’expériences nouvelles, la tentation des autres, le plaisir de la séduction allaient bientôt le rattraper. Ce garçon là, que je pensais – avec une belle naïveté – garder pour moi seul au titre de mes évidentes qualités personnelles… ce garçon je l’ai vu, en spectateur impuissant, se découvrir, se transformer, se révéler, enfin. De quoi tu te plains ?! Tu m’as déjà pour toi tout seul toute l’année ! me renvoya-t-il, sérieusement énervé, un jour où je lui demandais le pourquoi d’un tube de gel et de quelques préservatifs découverts dans une poche de son sac à dos… L’histoire continuait, cependant.
- Oh mais je vous crois ! Même si j’ai, déjà, mal pour vous…
- En vérité, je n’étais pas décidé à le quitter. Non. C’était plus fort que moi. Et puis il faut compter, aussi, avec le poids des habitudes et le confort de vivre avec des ornières vissées au cœur… Jean-Christophe oscillait, parfois ridicule, souvent joueur et touchant, entre un grand adolescent et un redoutable prédateur sexuel. Ne riez pas : ces bêtes là ont, sur moi et sur quelques autres, des pouvoirs insoupçonnables ! Ma tactique consistait à vouloir le suivre dans la spirale qui l’emmenait toujours un peu plus loin d’une relation exclusive, avec l’espoir, tout aussi ridicule et touchant, qu’en partageant ses fantasmes, qu’en me prêtant à son jeu, il me serait plus facile de contrôler la situation. C’est à l’occasion d’une virée à Bruxelles, avec pour seul objectif de découvrir un sauna réputé, que j’ai compris combien je pouvais être exclu de son territoire de chasse. Au long des escaliers, d’étages en cabines de repos, de regards fuyants en propositions directes, il s’était métamorphosé : un lion au milieu de l’arène, prenant des poses, se donnant l’air méchant, cultivant son « mystère » et sa « mâlitude ». Comme un requin luisant dans les eaux claires du désir collectif. Je le suivais, je le perdais de vue, je le regardais faire. Je n’étais pas un ami, je n’étais pas son amant. Je n’existais plus, tout simplement.
- Au moins, vous aurez appris à mieux vous connaître. Je suppose, évidemment, que le suivant a été davantage « sélectionné » en rapport avec votre sensibilité, avec votre besoin de stabilité…
- Je l’ai supposé, moi aussi.
- Les morsures d’un grand brun ne vous avaient donc pas suffi ?
- Le suivant était blond et timide : je ne pouvais tout de même pas me douter…
8 comments 20 octobre 2009
Les années JC (2/3)
- Vous précisez avoir partagé cinq ans de votre vie avec Jean-Christophe. Peut-on parler d’une belle histoire d’amour ?
- Je ne dirai pas cela, non. Il y a eu de l’affection entre nous, c’est évident. Cependant, avec le recul, qui a tendance, évidemment, à tout réduire, à trop simplifier, je crois que nos attentes, que nos engagements ont été passablement différents…
- Vous voulez dire que vous avez bâti votre relation sur un malentendu ?
- Jean-Christophe a, me semble-t-il, abordé cette aventure comme une sorte de camaraderie… particulière. J’étais ce bon copain, volontiers sinon volontaire, qui l’accompagnait au concert de Michael Jackson. Qu’il décide de partir en août camper sur la route des châteaux de la Loire et j’étais d’accord. J’ai écouté Mylène Farmer en boucle et n’ai manqué aucun des épisodes de la famille Simpsons, de retour de discothèque, devant la brioche au sucre du dimanche matin. Le désir physique se diluait rapidement dans le confort d’une vie à deux. Jean-Christophe me plaisait ; je prenais ce qu’il voulait me donner. Je ne m’en souciais pas davantage. Avec lui je pouvais, pour la première fois, envisager de construire une relation qui durerait plus d’un mois…
- Bref, vous étiez transis et lui en transit, probablement.
- En amitié, on se satisfait d’une colocation ; l’amoureux, lui, n’est à son aise qu’en pleine propriété. Jean-Christophe préférait parler de complicité. C’est tellement plus précieux et important affirmait-il, souvent. Il n’avait peut-être pas tort. Si l’on mesure le sentiment amoureux à la douleur physique et mentale ressentie au moment de la séparation, alors, oui, je suis certain d’avoir aimé ce garçon comme jamais personne avant lui. Pour autant, je reste persuadé aujourd’hui que Jean-Christophe tenait à moi. Et nous n’avons perdu contact que bien des années plus tard. Mais il n’était plus en danger depuis longtemps. En fait, depuis toujours. Il me savait « acquis » selon son expression et connaissait, par conséquent, sa marge de manœuvre. Pour lui les jeux étaient faits, tout simplement. Il me l’a même reproché : fais-toi plus mystérieux, qu’est-ce que tu veux ! A l’écouter, il aurait fallu que je m’invente un personnage, que j’organise de fausses tromperies, que je me fasse artificiellement distant, que je mette du piquant et du ressort dans une relation bien trop sage. Que je lui ressemble davantage, en quelque sorte. Alors que je faisais déjà beaucoup pour que notre « complicité » fonctionne et perdure.
- Les fameuses concessions…
- Je veux dire que j’ai choisi d’entrer et de me couler entièrement dans son univers, de le suivre dans son mode de vie, faute de vouloir – ou de pouvoir – le faire entrer dans les miens. Aveuglement, naïveté, orgueil ou faiblesse de caractère ? Je me rends compte aujourd’hui, à revenir sur ces années passées, combien je fus le jouet de mon désir pour ce garçon, de cette crainte obsessionnelle de le perdre, de cette nécessité de tout faire et de tout accepter pour le garder. Jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’humiliation…
(A suivre)
5 comments 19 octobre 2009