Facteurs nocturnes
7 juin 2009
Cette semaine, point de contrainte sinon d’être en lien avec le thème suivant : Facteurs nocturnes. Vous remarquerez que l’expression est au pluriel. Ainsi, nous devrons retrouver dans le texte ces facteurs au pluriel. Les Impromptus littéraires. Le 16 avril 2007.
- Alors, comme ça, ce serait vous le gang des postiers…
Le commissaire Ballestra étala sur son bureau les fiches signalétiques des deux individus assis devant lui, leur jetant, tour à tour, un regard méprisant et vaguement dégouté. Il détailla, d’un air goguenard, les états civils des particuliers :
- Maurice Flambart dit L’impeccable, Émilien Koevelaert dit L’enjôleuse, alias Émilien les beaux mots. Hé bien, mes chéris, va falloir gentiment me raconter vos tournées crapuleuses…
- Sauf votre respect, m’sieur le commissaire, il doit y avoir gourance commença, piteusement, le premier. Moi, j’en connais bien un ou deux des postiers mais rien que des garçons honnêtes !
- Monsieur le commissaire, lança le second, je proteste énergiquement ! Je n’ai, certes, pas toujours été d’une moralité irréprochable mais être associé, comme vous semblez le prétendre, à une vulgaire rapine en casquette alors là je dis non ! Encore, vous nous auriez présentés comme, je ne sais pas moi, Les facteurs nocturnes par exemple, j’aurais pu, oui, me laisser tenter…
Certains soirs
24 mai 2009
Je vais, certains soirs, m’allonger au fond du jardin.
Au scintillement vertigineux de la voûte, je préfère un dais dense et doux, un ciel qui sombre et qui veloute. Un ciel d’avant la nuit.
Il y a, au dessus de moi, du noir en branches et des nuages de feuilles qui se découpent sur l’indigo. Lent kaléidoscope de formes où se promène, légère, ma mélancolie ordinaire. Je suis là, couché, dans le parfum des écorces. Il fait juste bon. L’herbe est tendre dans mon cou et j’ai l’humeur en pente douce. A la charnière entre deux mondes, minuscule et follement précieux, je savoure le plaisir d’être vivant…
C’est un jardin imaginaire, un moment de paresse inventé. Une illusion qui bruisse, certains soirs, au fond de ma tête.
Le tunnel
21 mai 2009
La façade était de mauvais goût. Sur de grands panneaux peints, des garçons, debout, se tenant par la taille, d’autres appuyés contre un mur, l’air méchant, ou bien campés sur des chaises, le sourire aguicheur. Des blonds, des rasés, des bruns. En casquette ou sévèrement bottés, gaillards poilus, jeunes imberbes, entourant le nom de l’attraction, en lettres lumineuses : Le tunnel.
- Une entrée, s’il vous plait.
Derrière la caisse, un rideau lourd en lamelles de plastique. Puis une sorte de sas, éclairé au néon rouge. Encastré dans le mur du fond, un tambour cylindrique. Frédéric s’engagea dans la portion vide du tambour. Un demi-tour plus tard et il se trouvait plongé dans une quasi obscurité, à peine trouée par des plots lumineux, au ras du sol, qui balisaient le chemin à suivre…
- Ticket !
Un baraqué avait posé une main ferme sur son épaule. Frédéric étouffa un cri de surprise en voyant le molosse, torse nu. Je fais toujours cet effet là… plaisanta le concierge des lieux pour se faire pardonner. Encore quelques échanges et Frédéric tâtonnait bientôt dans un couloir vide et circulaire, bordé de portes. Seul le gros chiffre doré qu’elles essayaient de faire briller dans le noir les distinguait.
Frédéric introduisit dans la serrure la carte magnétique que lui avait remise le costaud, sans savoir ce qu’il trouverait derrière la porte marquée du 7. A l’intérieur de la cabine il reconnut un ancien compartiment de train, avec sa fenêtre coulissante donnant sur un paysage immobile et de nuit, deux banquettes de moleskine, des cadres en métal et les porte-bagages réglementaires accrochés aux parois. Il se rappela ce que lui avait dit l’homme, à l’entrée du manège : bon voyage, jeune homme…
Au fond du compartiment quelqu’un était assis. Recroquevillé, plutôt. La lumière vague et bleue qui passait par la fenêtre n’en dessinait que les contours.
- Tu peux fermer la porte, tu sais.
Le garçon était de sa taille, il le devinait à son goût. Le passager s’approcha simplement de lui et, en le fixant, lui posa un doigt sur la bouche.
- Ne dis rien, s’il te plait.
Quand les lèvres de l’inconnu se posèrent sur ses lèvres, quand il sut, en lui ouvrant les siennes, que leurs désirs seraient fusionnels, Frédéric crut entendre le bruit cadencé des roues sur les rails, le sol tanguer légèrement sous ses pieds. Mais ce n’était que les battements sourds de son cœur et le vertige inattendu d’un premier baiser. Quand il rouvrit les yeux, le décor avait disparu dans le noir. Et la main du mystérieux voyageur à l’intérieur de son jean. Alors Frédéric revit l’enseigne et les panneaux peints, le sourire complice du maître des portes. Alors il se dit qu’il était, pour de bon, entré dans le tunnel…
Mad World
17 mai 2009
Emmitouflé dans le gris doux d’un dimanche après-midi, un livre entre les mains. Il y a cette reprise de Jules Gary qui plane, comme un appel, au milieu de la chambre. Je n’ai pas l’esprit à lire : mon regard glisse entre les lignes, maussade et paresseux. J’ai posé le livre, trop neuf, soudain trop lourd, contre ma poitrine. Je me laisse envahir, lentement, par la mélodie tendre, par les accents mélancoliques…
Je ne veux pas me souvenir. Juste un peu de tranquillité. Imaginer, simplement, un moment de solitude. Me promener au long d’une jetée en bois. Profiter encore de la lumière du jour, de l’été finissant. Regarder l’eau sombre et baltique, suivre les vagues qui éclaboussent les rochers verts et polis. A l’extrémité du ponton, m’asseoir. Sous le ciel nuageux, arrimé au vieux madrier, écouter le vent froid du large, inspirer sa force. Et puis fermer les yeux. Jusqu’au vertige. Jusqu’à l’oubli…
Le plafond, l’armoire, le mur de la chambre. Au bout du lit, Zoé m’interroge de ses pupilles très rondes. Le livre est tombé sur la moquette.
Jules Gary – Mad World
Me vouloir chat
14 mai 2009
Zoé stationne au pied du lit, les oreilles hésitantes. Je la vois qui inspecte et qui tend le cou, mesurant la faisabilité, calculant force et trajectoire. D’une souple détente, elle pénètre d’un coup dans l’ouverture repérée, fait crisser le tissu puis disparaît, en un clin d’œil, sous les rayures encore tièdes. A grands coups de tête, la chatte se creuse une galerie confortable à travers l’épaisseur de la couette, pliée en deux, à l’extrémité du matelas. Encore quelques grondements de satisfaction et la voilà installée pour la matinée, dans un nid parfait de douceur et de tranquillité.
Dehors, la pluie commence à tomber. Un jeudi morne. Je traîne devant l’écran en peignoir mal fermé, seul et sans goût.
Mes yeux pointent en direction du lit. Comme j’aimerais, pour quelques heures, me faufiler, moi aussi, dans l’obscurité de la couette. Rejoindre, à petits coups de museau, la fourrure parfumée de ma belle paresseuse, me pelotonner, profond, entre ses pattes. Me vouloir chat, me savoir bien, dans l’insouciance de ses ronrons zébrés…
La clé
7 mai 2009
Je suis la clef, suspendue, au centre du tableau. Je suis au service du maître. J’ouvre et je ferme, à l’envie, la porte de son atelier. Je ne me connais pas d’autre utilité.
Un matin le maître m’a déposée là, sur le mur qu’il venait de peindre. La veille encore je logeais dans l’obscurité rassurante de ma serrure. Sans doute par commodité, me suis-je dit, pour ne pas oublier d’interdire, la nuit venue, l’atelier et son précieux travail à la convoitise des curieux. Et, pendant quelques semaines, tandis qu’autour de moi le décor s’organisait, que les personnages prenaient forme, lentement, sous le pinceau délicat, je voyageais de la porte au tableau et du mur au verrou.
Un jour, brusquement, la toile entière fut plongée dans le noir. On nous transportait, presqu’aussitôt, à l’extérieur de l’atelier. La lumière revenue, on nous enferma dans un cadre lourd et doré, accroché aux boiseries d’une demeure inconnue. Des regards neufs scrutèrent bientôt chaque détail de la scène. Mais je vis bien que l’attention des visiteurs pointait vers moi, l’énigmatique, la clef oubliée au centre du tableau…
Ainsi, de salons en chambres, au fil des années, invariablement j’attire le regard perplexe ou amusé de ceux qui croisent l’œuvre du maître. Comme si tous constataient l’incongruité de ma situation, sans qu’aucun d’eux ne veuille ni ne puisse m’ôter de la composition.
Je sais, pourtant, qu’un jour je reverrai la blouse tachée de couleurs. Le maître, un peu confus mais bien heureux surtout, d’un tour de main viendra reprendre celle qui l’attendait, simplement, pendue à son clou de métal. Il me serrera tout au fond de sa poche et me ramènera, enfin, à la porte de son atelier, au creux de cette chère serrure qui m’aura tant manquée…
Jan Steen – La leçon de clavecin (1660)
Je ne dors pas
1 mai 2009
De l’autre côté de ma nuit.
Une femme gémit, quelque part, dans les étages. A chacun des assauts de l’homme répondra une plainte.
Les ressorts du matelas se sont tus.
Leur lit repose. Je ne dors pas.
Dans la chambre, flotte un parfum de sulfure…
Il y a ce garçon, allongé, seul, au fond d’un canapé, au milieu de l’écran.
Dans la pénombre, sa peau brune a des reflets luisants.
Il y a sa main qui va, mon désir qui le suit.
Sa bouche entrouverte, ses longs cils, noirs, abaissés.
Son ventre qui se creuse…
Plaisir intense et silencieux
La lecture
29 avril 2009
Rue Charlot, en début de soirée. Des causeurs, déjà, font grappes devant la galerie. Sur le trottoir d’en face je reconnais Anne qui nous attend. Je détaille ceux qui patientent, à l’intérieur. Des bourgeois bohèmes et quelques ébouriffés qui jettent un œil distrait aux compositions minimalistes accrochées aux murs. Gilda nous rejoint. Nous pénétrons, à notre tour, dans la galerie.
La pièce est petite, presque pleine et la porte d’entrée doit rester ouverte. Anne et Gilda se sont assises sur le parquet. Debout, je cherche une pause. Alain arrive, enfin, tandis qu’un dégarni à lunettes, l’élocution facile, le discours élégant, annonce que la lecture va pouvoir commencer…
Elle est d’une fragilité anguleuse, d’une blondeur qui hésite entre deux saisons. Elle penche, délicate, ses longs cheveux sur une robe imprimée de fleurs multicolores. C’est une pâleur émouvante qui tremble des mots courts. On l’entend à peine. Elle évoque, d’une bouche fine et méthodique, des moments suspendus. Mais ses paroles sont bientôt couvertes par les bruits de la rue. La concentration est difficile, l’évasion compromise. Ne me parviennent du fond de la salle que des bribes, des images fugaces. Et puis, soudain, très distinctement : L’air est éblouissant comme une fosse.
Derrière moi on chuchote, on s’interpose. Je me retourne, dévisage un homme en tee-shirt, l’œil fatigué, posté sur le pas de la porte, qui lance tout à coup, à travers la lecture en sursaut : Y’a quelqu’un qu’aurait une cigarette ?!
Dans l’ombre du cou
26 avril 2009
Écrire comme autrefois l’on savait peindre. Sur le papier toilé, à la plume, pour le plaisir du geste et pour l’oreille, aussi, avec patience et précision, marier les clairs et les obscurs, les pleins, les déliés. Longtemps chercher la couleur du moment. D’une image donner chair à l’émotion. D’un mot, d’un verbe, transmettre le sentiment qui traverse un regard…
Comme ces virgules de lumière qui, précieuses, font naitre la perle dans l’ombre du cou.
En vain
25 avril 2009
- A demain soir…
Philippe s’en va comme il est arrivé la veille, sans émotion particulière. Comme on rejoint sa pension de famille ou que l’on quitte une chambre d’hôtel. Il me gratifie d’un baiser sur l’oreille avant de prendre la route, direction Le Mans. Un client important à visiter ; il passera la nuit sur place. Je referme la porte de notre appartement.
Février 1996. Entre nous, la crise est ouverte. Je la pressens depuis des mois, souterraine, ouvrière, détruisant par petits coups, à force d’indifférence et de compromissions, une relation que je maintiens jusqu’à l’artificiel. Par la baie vitrée mon regard se perd dans la profusion des volumes et des toits. Je vois Paris, soudain, comme une ville immense et pleine de dangers…
Je range ce qu’il a laissé, pêle-mêle, au pied du canapé : son jean, ses rangers délacées, son tee-shirt kaki et le dernier exemplaire d’une revue underground à laquelle il s’est abonné. Je parcours les textes, explicites, feuillette les pages illustrées en noir et blanc. Je glisse dans un tiroir le magazine et son univers de perversités. Philippe a tellement changé. Je remplis une machine, étends le linge propre, repasse pendant une partie de la soirée, empile les vêtements sur les rayonnages du placard commun. Je n’ai pas voulu lui parler, tout à l’heure, au téléphone. Histoire de voir sa réaction. Il me souhaite une bonne soirée, me laisse un petit baiser triste et sans conviction sur le répondeur. Cherchera-t-il à savoir où je suis, ce que je fais, pourquoi je ne suis pas à la maison ?
Après deux heures de silence je décide d’appeler, pris d’une sorte de remords mêlé d’inquiétude et de suspicion. Je recherche le numéro du Novotel que Philippe ne m’a pas laissé en partant. J’appelle la réception, une fois, deux fois, dix fois. Je n’arrive pas à le joindre. « Votre ami a demandé tout à l’heure un Minitel. Pour son travail. » J’imagine le travail, en effet…
Je suis assis à la table ronde, au milieu de l’appartement. J’attends. Une heure et trente minutes. Impuissant. Dans le silence moquetté du salon, mon imagination passe en revue tout le bestiaire des fantasmes qui doit, du côté du Mans, enfiévrer un certain clavier, devant l’écran déboutonner des envies, satisfaire des pulsions. Minuit quinze. Philippe répond, enfin. Il a l’air surpris, presque choqué de m’entendre à cette heure avancée de la nuit. Je lui explique ma soirée, l’état dans lequel je suis et lui raccroche au nez. En vain, j’attendrai toute la nuit qu’il me rappelle, tourmenté par l’angoisse, assiégé par les questions, seul et terrorisé au moment de voir tout se détruire, à nouveau, autour de moi…