Tadzio

Sa félinité.
Ce qu’elle implique de grâce et de dédain.
Son regard profondément bleu, ambigu, joueur, mélancolique.
Le blond cruel de ses cheveux mouillés.

Tadzio.
Son charme de porcelaine.
Son air têtu, mauvais, lointain.
Son mutisme en bayadère ou à boutons dorés.
L’énigme à jamais de ses sourires d’esquisses…

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Subjonctif

Ce serait produire de petites choses en mots tressés, des trouvailles, des archaïsmes. A glisser au doigt, à porter à l’oreille. Du mystère taillé en goutte, un clou noir où scintillerait le talent. Être poète. Offrir des sonorités. Ajouter de l’or à la jeunesse, des inquiétudes à la beauté.

La moustache de papa

Il est tombé dans son fauteuil anglais, dossier rond et cuir fauve, un peu bas. En main, la peau noire et souple du carnet. Comme un bagage, une élégance. Il attend sur la ligne. Il se dit qu’écrire, c’est voyager.

Il y a cet air qui berce la chambre, un Ave Maria. De la nostalgie en fumigation. Dans sa tête, des images arrêtées, superposées, déjà vues. Ne s’aventure jamais bien loin. Un matin en vacances, le soleil encore en pyjama, l’odeur du pain grillé sous le grand parasol à franges. « Devant la maison — cheveux blonds, briques rouges, un torchon dans les mains — maman qui me regarde et ne dit rien. »

Se rappeler de son enfance. Il veut, ce soir, se souvenir heureux. Retourner, là-bas, au pays de la boîte à soldats et du kart chromé. « Redonnez-moi les sentiers sous le vent, mes beaux roseaux des sables. Redonnez-moi l’insouciance de mes onze ans, mon vélo rouge et mes rêves de Lego. La moustache de papa. »

Il reprend le chemin de l’école « quand maman nous donnait encore la main » revoit la cour de récréation, le préau, le tableau noir qu’il aimait nettoyer, à l’éponge, pendant l’étude…

Il a penché la tête. A ses pieds, le chat rond plisse un œil énamouré.

Comme autrefois

Écrire comme autrefois l’on savait peindre. Pour le plaisir du geste et pour l’oreille, aussi. Alterner la brosse du sensible et du faux.

Sur le papier ligné, avec patience et précision, marier les clairs et les obscurs, aux pleins les déliés. Travailler l’émotion, poser là le mot juste.

Comme cette virgule de blanc qui fait briller, soudain, la perle dans l’ombre du cou.

Une courbure dans l’onde

La mémoire, comme un étang familier.

Ses minutes légères — papyrus, herbes hautes — ses moments d’épis plumeux. Ses heures basses et qui trempent, noueuses, dans les méandres du destin. Ses années en bordure — lourdes silhouettes, camaïeu de verts et de bruns — où bruisse, quelques soirs, la nostalgie.

Au bout de l’embarcadère.

Une courbure dans l’onde : un souvenir qui me cherche, qui se trouble déjà ; le timbre d’une voix, ressurgi, intact et surprenant, éphémère.

L’odeur si particulière de la mélancolie.

Non

Je ne retournerai pas rue Saint Sabin. N’irai pas me poster devant le numéro 37, pierres de taille et fer forgé. Je ne lèverai pas les yeux en direction du dernier étage, ne chercherai pas les deux fenêtres de la chambre de bonne. Madame rêve et la voix de Bashung.

Je ne passerai pas devant le 76, rue Traversière. Je ne jetterai pas un coup d’œil à l’intérieur du hall, pour vérifier si les grands carreaux au sol, si les glaces et les moulures, si l’escalier qui monte jusqu’au premier étage… Non.

Je ne reviendrai pas rue Camille Desmoulins. Je n’attendrai pas devant le numéro 11. Je ne veux pas revoir la double porte en bois, couleur hêtre écaillé, prendre en main le tirant rond et noir, poser mes doigts sur le clavier du Digicode. Les chansons d’Hélène Ségara.

Figures

Je veux le dandy bavard.
Sa gourmandise au Fernet Branca.

Je veux le voyou qui me « chut ! »
La cage d’escalier, le frisson de la capuche.

Je veux l’éternel apprenti.
Son corps blanc, tendu comme une offrande.

Je veux l’odeur du cru, le plaisir éphémère.
Les garçons du labyrinthe…