Interlude – 6

La mémoire, comme un étang familier.

Ses minutes légères, papyrus, herbes hautes, ses moments d’épis plumeux. Ses heures basses et qui trempent, lourdes et noueuses, dans l’esprit du soir. La monotonie en larges feuilles, glauques et dentées…

Un mouvement, une courbure dans l’onde : des souvenirs qui me cherchent. Un sourire qui se trouble, une intonation qui se perd.

Et l’odeur si particulière de la mélancolie.

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Non

Je ne retournerai pas rue Saint Sabin. Je ne me posterai pas devant le numéro 37, pierres de taille et fer forgé. Je ne lèverai pas les yeux en direction du dernier étage, je ne chercherai pas les deux fenêtres de la chambre de bonne. Madame rêve et la voix de Bashung.

Je ne passerai pas devant le 76, rue Traversière. Je ne jetterai pas un coup d’œil à l’intérieur du hall. Je ne vérifierai pas si les grands carreaux au sol, si les glaces et les moulures, si l’escalier qui monte jusqu’au premier étage… Non.

Je ne reviendrai pas rue Camille Desmoulins. Je n’attendrai pas devant le numéro 11. Je ne veux pas revoir la double porte en bois, couleur hêtre écaillé. Je ne prendrai pas en main le tirant rond et noir, ne poserai pas mes doigts sur le clavier du Digicode. Les chansons d’Hélène Ségara.

Marie-Lou

Marie-Lou collectionne les boîtes. Elle les disperse, les aligne, les superpose un peu partout chez elle : des rondes avec ou sans nœud, des carrées aux lignes pures, aux pois acidulés, en bois, en métal, en verre, sous la table basse, dans la vieille armoire à linge, dans la cuisine, sur tout ce qui tient droit, des allongées, des rigolotes et d’autres encore, pas plus grandes qu’un secret.

Pour se défendre de verser dans l’accumulation compulsive, elle attribue à chacune d’entre elles une fonction particulière, alliant l’agrément à l’usage et la diversité des formes au besoin de la conservation. Des clés orphelines, des dents de lait ou ces pâtes multicolores, souvenir d’un voyage à Venise, trouvent ainsi une retraite confortable entre un ballotin rempli de pièces oxydées et un étui à cigares, utilement reconverti en réservoir à chandelles…

Marie-Lou hésite au-dessus d’une belle boîte orange, en carton vernis. À l’intérieur, sur un fond vert, très doux, quelques billets d’apparence identique, pliés, repliés. Elle a secoué le contenu de la boîte, soulevé légèrement le couvercle, glissé la main, fermé les yeux, comme à son habitude. Elle effleure un premier billet, puis un autre. Elle retient son geste. Elle se décide, enfin. Déplie délicatement le bout de papier qui tremble un peu entre ses doigts.

Marie-Lou relève la tête, adresse un regard à la fenêtre. Elle reste quelques instants sans bouger, pensive, lointaine. Puis, soigneusement, rabat le mot, en deux, en quatre, et vient replacer, sur son étagère, entre des photos oubliées et un joli set de piques olives, la Boîte à choix...

Figures

Je veux le dandy bavard.
Sa gourmandise au Fernet Branca.

Je veux le voyou qui me « chut ! »
La cage d’escalier, le frisson de la capuche.

Je veux l’éternel apprenti.
Son corps blanc, tendu comme une offrande.

Je veux l’odeur du cru, le plaisir éphémère.
Les garçons du labyrinthe…

Interlude – 3

Je n’ai aucune imagination.

Mais des échappatoires connues de moi seul, couleur d’ajoncs et de bruyères, mais des lueurs marines, des voilages, des balcons, des meubles ombragés, des traversées de hauts bois sous des ciels de mauvaise humeur…
Mes errances, toujours, suivent les mêmes chemins creux.
Lignes rares, verbe lent.
Je n’ai nulle part où me perdre, d’où partir, voyager.

Je marche et je reviens à moi.

La fontaine

Marquer la page, fermer les yeux.

Convoquer le vert luisant des feuilles, la pierre grise et tâchée, le chuintement clair de la conduite et le filet transparent, torsadé de lumière…

Penser les éclaboussures, les bouillons, les remous au centre de la vasque, l’hésitation des ridules avant de verser dans l’obscurité du bassin. Entendre et par bribes la fontaine. Retrouver, incertains, fugaces, les glouglous, les clapotis. Aussi le choc de l’aluminium contre la margelle, le bruit de l’eau remplissant l’arrosoir ou le broc, de l’eau passée, frottée, froide et rude entre les mains…

Marquer la page, fermer les yeux.
Laisser courir, laisser couler.