Des jeux

Il aimait les garçons.
Les coupes sages, les peaux mélancoliques.
Il imaginait des chemins ébouriffés, des effluves sournoises.
La nuque de Mathis, le ventre de Léo.
Il inventait, pour leur plaire, des jeux dans l’obscurité : l’énigme de la main claire, le mystère de la langue indigo…

[Illustration : George Platt Lynes]

La curiosité

La cave. Un cagibi enterré. On y accède depuis l’extérieur, depuis le jardinet. Il est enfant encore, quelques jours chez ses grands-parents. Il fait clair, il fait beau, c’est l’été. La porte est basculée.
Il se rappelle les marches, étroites, l’escalier abrupte, le plafond bas. Il ne voit rien d’autre que la grille mince par laquelle s’échappe la lumière du matin. Il se souvient du capharnaüm dans la pénombre de charbon. Et de l’odeur, âcre. Celle de la curiosité. Il l’a dans le nez, la perd, la retrouve, infime, puissante, exacte. Odeur de terre froide, de cuir, d’outils, odeur de moisi et de toiles d’araignées.

Pas de saké

Dans le Moleskine, sur un coin de la table. Dessins, désir, mots griffonnés. Une vieille habitude. Le riz parfumé et la sauce aigre-douce. Il y a ce garçon derrière le bar. Son ennui, tamisé, entre les deux lanternes de bois rouge.

La serveuse et ma curiosité. Non, merci, pas de saké. Il a penché la tête, rêveur, ailleurs. Le col très évasé de son pull, amande et chocolat. La blancheur, la fraîcheur de son cou…

Y laisser fondre un baiser.

Repère K, voie 2

2 avril 2011.
Atelier d’écriture, en mouvement.
Les cheminots de la ligne C nous invitent : distribution de calepins, de jus d’orange, de chocolat.
Mettre sa curiosité à la fenêtre, donc.
Regarder, noter, empiler, alterner le point de vue.
À gauche : des câbles, des poutrelles.
À droite : un rideau d’arbres, rapidement tiré.
Depuis la station Bibliothèque.
François passe entre les carnets, encourage par-dessus les épaules.
Tags, tags encore, graffitis sur palissades.
Un long ruban de lettres encastrées, caractères exubérants, formules indéchiffrables qui rugissent en noir et en couleurs au long de la voie.
Villeneuve-le-Roi.
Des meulières à toits rouges, en rangs serrés.
Répétition de volets ouverts, volets fermés, bric-à-brac de familles moyennes et de grilles en fer forgé.
À travers la végétation qui borde et qui empêche : des réservoirs, un stock de palettes, des tuyauteries à l’assaut, des grues, des parkings, de petits jardins potagers. Des éclats de lumière courant sur un bras d’eau.
Le train ralentit.
Athis-Mons.
Et repart.
Barrières bleues contre étages collectifs, en nuances de gris.
Grincements des boggies, léger balancement de la voiture.
Au plafond, marron glacé, des feuilles, des arabesques.
Près de Juvisy, sur un panneau publicitaire : Plus de vert, plus de vie !
Les villes se suivent et se ressemblent.
Tchoo… fait la rame en arrivant à Epinay-sur-Orge.
Après Gravigny, le paysage s’éclaircit un peu. Et s’embourgeoise.
À gauche : des maisons cossues et de plain-pied.
À droite… Pas le temps de qualifier. Des hangars déjà happent la vue, bientôt suivis par la modernité épurée de quelques bâtiments neufs.
Longjumeau, à l’arrêt. Un train nous croise, rapide, donnant l’impression que le voyage continue. D’ailleurs, nous poursuivons.
À nouveau, dans le roulis du regard, champs, jardinets, troncs noirs et touches de printemps alternent avec cheminées d’usine, structures en vrac, monticules de matières premières, angles de toits, tapis roulants.
Halte en gare de Massy-Palaiseau. Repère K, voie 2.
Repos de l’œil et du poignet.
Je détaille les pointes de métal dressées le long des gouttières et sur le haut-parleur.
Sur une plaque à fond jaune : Attention aux trains !
Sur une affiche à fond rouge : Je vote CGT.
Un voisin abaisse un peu la vitre : le sifflement doux de l’air, le bruit saccadé de l’acier contre les rails. Monotonie ferroviaire.
Après Bièvres, un troupeau de vaches allongées dans l’herbe annonce la campagne, la vraie.
Champs noirs, piquets droits, mottes retournées, barrières blanches et Jouy-en-Josas.
Dans mon dos : « Moi, je n’aime pas la campagne ; dans la journée on s’ennuie et la nuit on a peur… »
Versailles, déjà.

En replaçant l’élastique autour du carnet, je regarde en direction du ciel.
Je n’en ai rien dit.
Récit à l’horizontal.

Illustration : Anne Savelli

En queue-de-pie

Je porte beau la mélancolie.
J’ai l’ennui en queue-de-pie, un peu grinçant, un rien guindé.
À la boutonnière, un moment de Ravel.
Une lumière étrange, une inquiétude, un trait d’effervescence dans ma langueur habituelle.
Mon ambition d’écrire a la taille d’un petit salon.
Le soir est au plaisir, aux confidences.
Dans les glaces piquées de rouille s’invitent mes fantômes, passent des anges, des ciels, un chat, des marées…

Elle ne sait pas

Dans la salle de bains.
Sébastien, une crapule aux yeux verts.
Elle rit sous le néon.
Il y a des modèles accrochés aux murs.
Amélie s’est tâchée.
Nu, décidément, au fond de la baignoire.
Maman qui frotte et qui nettoie.
Avec du chocolat, je crois.
Elle ne sait pas.
Du savon noir sur un gant propre.
Il prend des poses ; elle ouvre sa chemise.
Lumière crue.

Le vase

— Moustache !!

Deux yeux ronds d’un noir ancestral.
Le vase est tombé sur le tapis.
Résonne encore le doux froissement des ailes dans la lumière du salon.
L’animal donne à voir une queue fière et panachée.
Au bout de ses pattes, un vol brisé trempe dans l’eau des fleurs…

Autour du feu

C’est un ronflement sourd — d’un tambour d’air chargé de particules : grains de sable, mots brisés, lambeaux de rêve et poussière d’os…
Sol rouge, lent désert.
Au bord de la méditation, un campement.
Sous la tente les tapis, les rayures et les nattes.
Autour du feu les cuivres, les cordes, les heures chaudes racontées.
La soupe et le riz, et la menthe sucrée.
L’œil noir, farouche, le sourire fier du jeune bédouin.

À combinaison

L’idée d’un jardin à combinaison.
À l’entrée, devant les grilles, sur un pupitre incliné, des boutons poussoirs et des variateurs. De très sec à particulièrement humide. Et de printemps jusqu’à hiver. Pas d’enfants, plus de chaises, moins de vent. Avec ou sans oiseaux, selon l’humeur.
Décider de l’animation du jour : chevaux de bois, conteurs d’histoires, marchands de philtres, de capes de laine, de masques à plumes ou de beignets brûlants.
L’idée d’un jardin à réinventer.
L’habiller pour la nuit de fruits rouges, lumineux, d’aromates perdus dans les branches et les massifs. Poster le désir entre les colonnes ou vouloir, sous les ramures, encourager le hasard et la timidité…

Avec précision

Comment étais-je habillé cette nuit là ? M’en souviendrais-je encore, avec précision ?
J’ai conservé, intactes, quelques secondes de trottoir et de vitrines illuminées, avenue Ledru-Rollin. Je porte un tee-shirt blanc, de lourds godillots, cette veste en jean, cintrée, à moitié boutonnée, usée jusqu’à la corde. Par-dessus, mon caban bleu marine, râpeux, le col relevé. Premier rendez-vous.

Comment était-il habillé cette nuit là ? M’en souviendrais-je encore, avec précision ?
Je n’ai vu que son sourire, rue de la Roquette.

Dans l’atelier du peintre

Le fond est gris, bleu, doux, sable et mouvant.
Sur un linge de corail sont posées les formes du quotidien.
Un long cou de verre en dépasse.
Le sujet, c’est la nuance.
Le pinceau brosse, tamise et révèle.
L’indigo de la céramique, le mauve de la tasse à café.
Le vert en gousse du bocal, le rose d’un pot, le rouge de la boîte en métal.
Dans l’atelier du peintre.
Sous le bistre léger qui filtre la lumière.

[Illustration : Martin Laquet]

Derrière les arabesques

J’ai des solitudes imaginaires,
des greniers cossus, des retraites boisées.
Un jardin, pour l’hiver.
Il me suffit de peu.
Une vieille eau d’Écosse, un plaid, un creux.
Marin Marais…

Le jour s’ennuie, le ciel croasse.
Sur une table en fer forgé, ce livre que j’ai refermé.
Je n’attends rien sous la verrière, derrière les arabesques.
Dans mes yeux passent des heures et des années.

[Publié par le site short-edition.com]

Je veux

Je veux le dandy en hiver,
ses nuits confortables,
son humour au Fernet-Branca.

Je veux le voyou qui me « chut ! »
dans la cage d’escalier.
Le frisson de la capuche.

Je veux l’apprenti et l’impur.
Son corps blanc tendu comme une offrande,
son cœur crochu comme un bec.

Je veux le goût furtif,
les mots luisants, l’odeur du cru.
Les garçons du labyrinthe…

[Publié dans le N°37 de la Revue Dissonances – Octobre 2019]

Dans la peau tendre des genoux

À la faveur d’un air de musette proposé, sans logique, par le service de musique en ligne : mon père ou plutôt l’image tronquée de mon père, assis, déployant devant mes yeux d’enfant le soufflet de son vieil accordéon — odeur de grenier dormant, respiration d’asthmatique et premières sonorités, aiguës, plaintives, sorties du monstre ramassé — cherchant, maladroit, désolé, les automatismes d’autrefois au contact retrouvé des boutons de nacre, puis libérant soudain la mélodie revenue par dessus les carreaux blancs de la cuisine, mouchetés de noir comme ces dames à la vanille saupoudrées de brisures au chocolat…
Sols en mémoire. Plaisir des réminiscences, gourmandise des petits carrés gaufrés dans la peau tendre des genoux, bruit fondant des imaginaires en Lego sur le revêtement gris lino de la chambre.

[Publié dans le recueil Moments féconds – Editions Folazil]

Sur un lit d’eau tranquille

Je suppose qu’ils l’ont trouvé comme je l’ai vu moi-même, cette nuit là, en forme de prémonition : recroquevillé, en haut de la mezzanine.
Je ne sais pas à quoi ressemble un corps de trente ans blotti dans la mort depuis quinze jours. Je l’imagine comme du bois sec entre mes mains. Je l’aurais volontiers déposé sur un lit d’eau tranquille. Je suppose qu’ils l’ont glissé dans un sac. Il se serait accroché aux accidents du ciel, abritant des communautés de murmures et de destins microscopiques.

Les flammes du crématorium l’ont dévoré sans un mot.

Je ne dis pas vivant

Dans une rangée de cinéma. Le velours des sièges à bascule, la persistance du rouge bien après le réveil. La séance n’a pas encore commencé. Il est sur ma gauche, dans l’alignement. Il a le visage rond, tendre et lisse des premiers mois de notre rencontre, cette moue de canaille qu’il prenait pour me plaire. Un garçon l’accompagne. Mathieu ne m’a pas vu, ne regarde pas dans ma direction. Je me penche pour mieux l’observer ou pour me faire remarquer. Et me voilà, assis, au bord d’un lit défait. Il a sa tête de chérubin noir, son air fier et mauvais. Il tourne sans conviction les pages d’un magazine, m’annonce avec une désinvolture un peu forcée qu’il a rendez-vous avec son amant — celui du cinéma — à minuit, précisément. Comme s’il me donnait l’occasion de rompre, ici et maintenant, le sortilège qui nous a séparé.
Je le tiens désormais serré dans mes bras ou plutôt je le berce, lui confie, doucement, mon émotion de le revoir. Je ne dis pas vivant. Mais son corps amaigri et son front pâle aussitôt se décomposent entre mes doigts, sous mon baiser. Je le soulève, je veux le soulever, nous arracher lourds et si lents à cette eau noire et dense, poussant des talons, battant des jambes dans un puits soudain de lumière, pour échapper aux démons de sa mélancolie…

J’ouvre les yeux : la chambre, la porte entrouverte, le petit matin. Le présent qui respire, régulier, dans mon dos. Près de ma joue, sous mon doigt, un point humide et froid ; une larme tombée sur le bleu de la taie d’oreiller.

L’averse

Dans la cour intérieure,
variations monotones pour clapotis et ricochets.
Le doux conciliabule des eaux de gouttières.

Par la porte laissée ouverte,
la fraîcheur de l’air précipité.

Quand, soudain, les sabots de l’averse.
Les cuirasses bombées du ciel en défilade.

[Publié par le site short-edition.com]

Entre la langue et le palais

Procéder par ordre.
Glisser d’abord la main dans le sachet — ouvert, généreux, placé près de la tablette, en vue de l’expérience. Puis, entre le pouce et l’index, choisir une confiserie, en dire la consistance, l’impression au toucher. Mou et rugueux. Mettre en bouche, enfin, le spécimen. Sa résistance surprend un peu : il est nécessaire de forcer pour venir à bout de l’élasticité du bonbon ; mais le rebelle finit toujours par céder. Il se fend, plutôt. Puis s’abandonne, en légères crépitations.

Reprendre l’exercice n’est pas inutile. Car on s’aperçoit alors, avec une drôle de satisfaction, que l’on peut tout aussi bien apprécier la friandise en laissant sa matière s’amollir — blanche, rose ou vert amande — en la faisant tourner, doucement, entre la langue et le palais…

La main puise, le clavier cherche ses mots. Entre le plaisir de croquer et la délicieuse tentation de laisser fondre. Ce n’est qu’une fois le sachet vide — déjà ?! — qu’il faut se rendre à l’évidence : elle n’a pas vraiment de saveur cette gourmandise des petits et des grands. Et l’on ne retient, en fin de compte, de la mastication répétée de ces bouchons sucrés qu’une seule chose et qui vous colle, longtemps après, aux commissures des lèvres : l’envie de recommencer !