Ponte del Diavolo

1789, Riva del Ogio. Au premier étage de la bâtisse dont la façade donne fièrement encore sur le Grand canal, une femme en cheveux gris, filasses, a entrouvert les hauts battants de sa fenêtre. Elle s’est penchée, à peine, dans la brume légère et froide de ce matin d’avril pour suivre des gondoliers à la manœuvre, oscillants et rieurs entre les pieux de bois. Elle toise, un instant, ma curiosité déplacée. Près du quai, au bout d’un étroit ponton, Sylvie, en appui sur une paline, attrape enfin le bon angle et met en boîte les blanches colonnades du Câ d’Oro.
Le marché aux poissons est tout proche, vide et silencieux. Dans Venise qui s’éveille, se perdre est un plaisir charmant. Je frôle de la main le crépi rouge qui s’effrite au long des murs. Partout, des volets clos. Nous prenons à gauche ou plutôt non, à droite, gravissons lentement les quelques marches d’un pont en fer. Au milieu d’une ruelle, des chaises, des tables. Se mêler aux vénitiens qui vous ignorent, le temps d’un cappuccino del Doge et d’un chocolat chaud. Le ciel, d’un gris parfait, sèche comme du linge pendu entre les toits. La mousse de lait, trempée de café tiède, fond sur ma langue…
Il faut profiter de ces moments là. Avant l’abordage des caméscopes en tee-shirt et les premiers embouteillages de gondoles sous les cliquetis des badauds. Avant les poussettes qui braillent au milieu de ceux qui piétinent, amoureusement, à l’ombre du Campanile. Avant les chapeaux à grelots, les maillots de foot Italia et ces figures de mouche qui convergent, en file indienne, vers le pont du Rialto. Fuir les abords de la piazza San Marco, les dorures naïves de la basilique et l’austérité de la maison ducale. Retrouver le labyrinthe des calli. Ponte del Diavolo prendre une pause, assis, au calme d’un petit canal. L’eau clapote, doucement, le long des briques verdies de mousse. Le soleil revenu met le couvert aux terrasses et des reflets aux murs. Sylvie est heureuse, marcher me fait du bien. Nous poursuivons vers l’Arsenal…
J’ai traversé Venise comme on tourne un présentoir chargé de cartes postales. Venise est un jardin minéral, un décor fragile, un fantasme, une illusion. On cherche en vain au détour d’une rue, au milieu d’une place, dans ses perspectives, ses ondulations, ses couleurs, des fantômes, cet esprit, ce génie d’autrefois. Certes, Venise est belle. Mais les palais résonnent, les canaux s’ennuient, les cours sont vides, les églises tristes et les portes fermées. L’émotion n’est pas venue.

3 réflexions sur “Ponte del Diavolo

  1. À chacun son Venise (Paul Morand écrivait « Venises »).
    Les fois où j’y suis allé, j’ai toujours été saisi par le caractère unique de cette ville, de ses ruelles, des vaporetto, des églises, du ciel, de l’eau, des gondoles et des gondoliers, du cimetière juif, des bâtiments plongeant dans les canaux sans encore y couler : les touristes étaient oubliés, noyés par la beauté inentammable même par le bruit commençant des valises à roulettes. 😉

  2. C’est en relisant, Dominique, notre échange à propos de la photographie de Proust à Venise, que j’ai eu l’envie de ressortir cet ancien billet de l’ombre où je l’avais condamné. J’avais l’âme un peu plus sombre qu’à l’ordinaire ; cela n’a pas dû aider. Mais Venise est morte : ce n’est plus qu’un parc d’attractions. J’y retournerai un jour si elle n’a pas été engloutie d’ici là. Le voyage vers Venise — en train de luxe, évidemment : voilà ce qui pourrait me remettre sur roulettes !

  3. J’ai rêvé de cette ambiance unique au monde. Un jour peut-être, que je me disais. Jusqu’à ce que je lise dernièrement sur sa beauté perdue. Affadie par l’appât du gain. Et par trop d’yeux mal gourmands, qui la brûlent à grand feu et grand bruit. À cause de ça, je sais maintenant que je me contenterai du rêve.
    Et merci pour ce beau texte. Qui ondule doucement.

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