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La nuit où
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, aussi, la dernière. Mon heure étant venue, le dragon s’est présenté à moi et il m’a invité, simplement, à lui grimper sur l’échine. La bête avait l’œil affable, la selle semblait confortable. Et puisqu’il me fallait quitter la vie… J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Je ne crois pas, sur le moment, avoir ressenti le moindre étonnement.
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, peut-être, la plus belle. Sur la ville nous avons glissé, rapides comme le vent, silencieux comme des secrets. L’air était doux et le vertige étoilé. Nous avons suivi les eaux noires du fleuve, rasé des ponts, dépassé les terres endormies. Et puis, par-dessus l’océan, au-delà des nuages, nous avons pénétré dans l’autre monde…
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, j’ai fait une promesse : celle de ne rien révéler. En échange, la bête m’a promis qu’elle reviendrait me prendre, un jour, pour un nouveau voyage. Celui du retour. Depuis, je marche dans vos rêves, je survis dans le sommeil des vivants. Je ne sais pas pourquoi. J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Longtemps j’ai tenu parole. Longtemps j’ai patienté, figure anonyme, errant dans le décor inépuisable de vos songes. Mais cette nuit, vois-tu, j’ai l’ennui qui bavarde. Cette nuit, j’ai la fatigue d’exister. Et le dragon, je ne veux plus l’attendre…
Voilà. Tu la connais, maintenant, mon histoire. Je me sens bien, tout à coup. Même si, déjà, l’énergie m’abandonne. Pour de bon, cette fois. Cela ne m’effraie pas : je suis prêt.
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, dis, tu la raconteras ?
15 comments 10 octobre 2009
L’embarcadère
Souvent la musique est cet embarcadère où marche lente mon inspiration. Les idées, souvent, se font rares au bout de la jetée. Parfois les images s’invitent, belles, soudain évidentes, sous mes pas…
Ce matin, dans la morosité de ma chambre, un chant triste et langoureux, un air d’Orient, soulève en moi les voiles du partir. Ce matin, dans les brumes alanguies où s’enfonce, peu à peu, mon ennui d’ici bas, je veux encore, à l’extrémité du ponton, être un rêveur sous le vent, ce voyageur en mots troubles, assis, au bord du sensible.
Sous l’oreiller, mes doigts cherchent doux. Dans le sommeil qui enfle, mon corps se dilue. Je deviens. Par dessus les eaux précieuses d’une baie au couchant, entre les jonques de pierre, je déplie, moi aussi, mes ailes de géant…
12 comments 30 septembre 2009
Merci, Hector
- Un peu de mélancolie, monsieur, pour teinter votre billet du soir ?
- Merci Hector mais je n’ai pas l’esprit chagrin aujourd’hui.
- Puis-je vous servir, au moins, une part de cette nostalgie qui…
- Non, vraiment, je crois que je vais bouder mes habitudes, pour cette fois.
- Je vous comprends : les souvenirs, s’ils ne sont pas goûtés avec un peu de tristesse… Dans ce cas je peux vous proposer le plateau des aigreurs. Avec, au choix, la plume trempée au vitriol, la blague à humour noir ou bien encore ce flacon plein de mauvaise humeur…
- Amenez-moi plutôt votre chariot des douceurs. Il y a longtemps que je ne me suis plus laissé tenter…
- Excellent choix, monsieur ! Vous y trouverez profusion de jolis thèmes, de belles idées à inspirer…
- Rien de mièvre, surtout !
- Vous avez ici de la campagne en juillet, un dimanche à la mer…
- Une autre fois, peut-être. Et là, derrière ce baiser dans la ruelle, on dirait comme une galanterie silencieuse, un récit de regards croisés…
- C’est le fantasme du Paris-Brest, monsieur.
- Le fantasme du Paris-Brest ? Mais c’est charmant ! Un voyage de jour ou bien de nuit ? Une voiture à l’ancienne, j’espère, avec couloir et compartiments. Deux garçons, bien entendu. Suis-je dans le train ? Je vois : c’est à moi d’imaginer…
- Dois-je lancer le cornet à atmosphères qui l’accompagne, monsieur ?
- Non, merci Hector : vous pouvez me laisser à présent. Sous mes paupières, déjà, les images se pressent et le plaisir, doucement, me vient sous les doigts…
- Alors je vous souhaite un bon moment d’écriture, monsieur.
- Sacha ou Alexis ? Châtain court ou blond peigné ? Qu’il soit joueur, surtout…
8 comments 27 septembre 2009
Renoncer
Renoncer. Dire le vertige de la tentation, le bon sens qui résiste, la raison qui refuse. Dire le besoin de passer outre. Le plaisir, soudain, à peine a-t-on lâché prise…
Perdre son temps. Le voir glisser comme du sable entre ses doigts. Refuser d’aller plus loin que le moment présent. Déposer là les habitudes. Éteindre le téléphone, fermer sa porte, ouvrir au changement les fenêtres de son corps.
Renoncer. Ne plus vouloir au milieu d’eux. S’en foutre un peu, beaucoup, passionnément. Laisser faire, laisser couler. Suivre cette guitare qui parle d’ailleurs. Et qu’importe le moment. Rêver nuages, parler cailloux, rouler grand ciel. Rouler jusqu’à l’oubli des heures. Se laisser cahoter, le front large et poussiéreux, dans la beauté d’un jour imaginé. Voyager pour le voyage. Respirer les couleurs, se remplir d’ocres et d’éblouissements. Se fondre, s’abandonner. Enfin.
18 comments 24 septembre 2009
La corniche
Sanglé à l’arrière du Kangoo, quelque part sur la corniche, entre Eze et La Turbie. Mon œil se perd, cahoté, mi-clos, dans le vert épineux et le bleu qui s’étire. Il faudrait s’arrêter là, prendre la mesure. Se remplir d’air et de ciel, basculer vers l’horizon qui se courbe. Taquiner le vertige au bord du cirque de roches. Il faudrait marcher un peu, sans être gêné par la soif, sans craindre la morsure du soleil. Un bâton à la main, peut-être. Embrasser, lentement, la beauté du panorama, l’âpreté du paysage.
Mais nous passons. La corniche n’appartient qu’à la route.
8 comments 31 juillet 2009
Le tunnel
La façade était de mauvais goût. Sur de grands panneaux peints, des garçons, debout, se tenant par la taille, d’autres appuyés contre un mur, l’air méchant, ou bien campés sur des chaises, le sourire aguicheur. Des blonds, des rasés, des bruns. En casquette ou sévèrement bottés, gaillards poilus, jeunes imberbes, entourant le nom de l’attraction, en lettres lumineuses : Le tunnel.
- Une entrée, s’il vous plait.
Derrière la caisse, un rideau lourd en lamelles de plastique. Puis une sorte de sas, éclairé au néon rouge. Encastré dans le mur du fond, un tambour cylindrique. Frédéric s’engagea dans la portion vide du tambour. Un demi-tour plus tard et il se trouvait plongé dans une quasi obscurité, à peine trouée par des plots lumineux, au ras du sol, qui balisaient le chemin à suivre…
- Ticket !
Un baraqué avait posé une main ferme sur son épaule. Frédéric étouffa un cri de surprise en voyant le molosse, torse nu. Je fais toujours cet effet là… plaisanta le concierge des lieux pour se faire pardonner. Encore quelques échanges et Frédéric tâtonnait bientôt dans un couloir vide et circulaire, bordé de portes. Seul le gros chiffre doré qu’elles essayaient de faire briller dans le noir les distinguait.
Frédéric introduisit dans la serrure la carte magnétique que lui avait remise le costaud, sans savoir ce qu’il trouverait derrière la porte marquée du 7. A l’intérieur de la cabine il reconnut un ancien compartiment de train, avec sa fenêtre coulissante donnant sur un paysage immobile et de nuit, deux banquettes de moleskine, des cadres en métal et les porte-bagages réglementaires accrochés aux parois. Il se rappela ce que lui avait dit l’homme, à l’entrée du manège : bon voyage, jeune homme…
Au fond du compartiment quelqu’un était assis. Recroquevillé, plutôt. La lumière vague et bleue qui passait par la fenêtre n’en dessinait que les contours.
- Tu peux fermer la porte, tu sais.
Le garçon était de sa taille, il le devinait à son goût. Le passager s’approcha simplement de lui et, en le fixant, lui posa un doigt sur la bouche.
- Ne dis rien, s’il te plait.
Quand les lèvres de l’inconnu se posèrent sur ses lèvres, quand il sut, en lui ouvrant les siennes, que leurs désirs seraient fusionnels, Frédéric crut entendre le bruit cadencé des roues sur les rails, le sol tanguer légèrement sous ses pieds. Mais ce n’était que les battements sourds de son cœur et le vertige inattendu d’un premier baiser. Quand il rouvrit les yeux, le décor avait disparu dans le noir. Et la main du mystérieux voyageur à l’intérieur de son jean. Alors Frédéric revit l’enseigne et les panneaux peints, le sourire complice du maître des portes. Alors il se dit qu’il était, pour de bon, entré dans le tunnel…
7 comments 21 mai 2009
Le baiser
- Et celle-ci ? Deux garçons qui s’embrassent sur un quai de gare…
- Évidemment, cela fait un peu artificiel. Mais il y a matière à raconter, oui.
- Je vois, moi, des retrouvailles. L’un a passé quelques jours en famille, l’autre est venu l’attendre. Ils se sont reconnus, de loin. Ils s’embrassent comme s’embrasserait un couple ordinaire…
- Tu parles d’un ennui !
- C’est leur bonheur qui te gène ?
- Je ne sais pas… Je perçois, moi, comme une tension, quelque chose qui ne fonctionne pas. Le garçon de droite, il ne s’abandonne pas vraiment. Pas comme celui de gauche. Pour moi, c’est plutôt un départ. Le garçon, à gauche, c’est lui qui s’en va.
- S’ils se séparent, ils ne se quittent pas.
- Le train va partir. Celui de droite, je l’appelle Marco. Il sait, déjà.
- Celui de gauche je le verrais bien en Kévin ou peut-être en Quentin. Et que sait-il ton Marco ?!
- Qu’il va tromper Quentin…
5 comments 13 avril 2009
Rose Martini
La lampe est allumée, la fenêtre ouverte.
Le soir, doucement, colore les murs de ma chambre…
Rose Martini. Dans Havana la vieille, me perdre si je veux. Les garçons ont la peau brune, le regard fier. Voir sans être vu. Un bar ouvert sur la rue, un piano, une basse. Les pales usées du ventilateur brassent à peine l’air miséreux. Un crooner soupire, les yeux fermés, pour une unique trompette. Ma tête cherche un appui.
La lampe est allumée, la fenêtre ouverte.
La nuit, lentement, s’abime dans le miroir rouillé. Quelque part, une contrebasse vibre encore pour la délicatesse d’une harpe. La mélancolie colle à mon front.
Entre une clarinette et un banjo. Au long de la mer, me remplir de soleil frais, la nuque vague et posée sur la moleskine rouge d’une antique américaine. Me laisser conduire, les idées au vent, le regard perdu dans le ciel nuageux…
La lampe est allumée, la fenêtre ouverte.
Simplement, le sommeil coule en moi.
7 comments 5 avril 2009
