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Tableau double
Marcher, voilà qui me fera du bien. Je prendrai le chemin de terre, celui qui longe et qui sinue, celui qui boucle, enfin. Après le petit pont, je sortirai du village. De plain-pied, j’entrerai dans l’arrière-saison. J’ai quitté la grande ville pour quelques jours. Tu viendras me rejoindre, dans quelques heures. J’ai, devant moi, assez de silence et de ciel pour m’amuser un peu. En guise de paletot, ce vieux caban qui te désespère et que je trouve, moi, pourtant idéal. Pas de chien pour m’accompagner. Rien que le lent glissement des eaux et le reflet troublé des arbres, nus, dans l’ornière…
La campagne, quel ennui ! Je n’aurais pas dû m’éloigner du village ni quitter la véranda : ce chemin n’en finit pas. Le cuir de mes chaussures, tout luisant encore d’urbanité, déjà boude les monotonies humides de ces journées d’automne. Entre un canal qui ferait mieux de se pendre et des champs vaguement éperdus, rien d’autre à ruminer que l’idée d’un café en terrasse, dans le brouhaha réconfortant du boulevard… Si encore j’avais un chien ! Mon espoir de compagnie roule dans le gris froid des flaques : tu ne viendras pas. Je résisterai à l’idée de t’en vouloir. Du moins, jusqu’à la tombée de la nuit…
11 comments 3 novembre 2009
Les années JC (2/3)
- Vous précisez avoir partagé cinq ans de votre vie avec Jean-Christophe. Peut-on parler d’une belle histoire d’amour ?
- Je ne dirai pas cela, non. Il y a eu de l’affection entre nous, c’est évident. Cependant, avec le recul, qui a tendance, évidemment, à tout réduire, à trop simplifier, je crois que nos attentes, que nos engagements ont été passablement différents…
- Vous voulez dire que vous avez bâti votre relation sur un malentendu ?
- Jean-Christophe a, me semble-t-il, abordé cette aventure comme une sorte de camaraderie… particulière. J’étais ce bon copain, volontiers sinon volontaire, qui l’accompagnait au concert de Michael Jackson. Qu’il décide de partir en août camper sur la route des châteaux de la Loire et j’étais d’accord. J’ai écouté Mylène Farmer en boucle et n’ai manqué aucun des épisodes de la famille Simpsons, de retour de discothèque, devant la brioche au sucre du dimanche matin. Le désir physique se diluait rapidement dans le confort d’une vie à deux. Jean-Christophe me plaisait ; je prenais ce qu’il voulait me donner. Je ne m’en souciais pas davantage. Avec lui je pouvais, pour la première fois, envisager de construire une relation qui durerait plus d’un mois…
- Bref, vous étiez transis et lui en transit, probablement.
- En amitié, on se satisfait d’une colocation ; l’amoureux, lui, n’est à son aise qu’en pleine propriété. Jean-Christophe préférait parler de complicité. C’est tellement plus précieux et important affirmait-il, souvent. Il n’avait peut-être pas tort. Si l’on mesure le sentiment amoureux à la douleur physique et mentale ressentie au moment de la séparation, alors, oui, je suis certain d’avoir aimé ce garçon comme jamais personne avant lui. Pour autant, je reste persuadé aujourd’hui que Jean-Christophe tenait à moi. Et nous n’avons perdu contact que bien des années plus tard. Mais il n’était plus en danger depuis longtemps. En fait, depuis toujours. Il me savait « acquis » selon son expression et connaissait, par conséquent, sa marge de manœuvre. Pour lui les jeux étaient faits, tout simplement. Il me l’a même reproché : fais-toi plus mystérieux, qu’est-ce que tu veux ! A l’écouter, il aurait fallu que je m’invente un personnage, que j’organise de fausses tromperies, que je me fasse artificiellement distant, que je mette du piquant et du ressort dans une relation bien trop sage. Que je lui ressemble davantage, en quelque sorte. Alors que je faisais déjà beaucoup pour que notre « complicité » fonctionne et perdure.
- Les fameuses concessions…
- Je veux dire que j’ai choisi d’entrer et de me couler entièrement dans son univers, de le suivre dans son mode de vie, faute de vouloir – ou de pouvoir – le faire entrer dans les miens. Aveuglement, naïveté, orgueil ou faiblesse de caractère ? Je me rends compte aujourd’hui, à revenir sur ces années passées, combien je fus le jouet de mon désir pour ce garçon, de cette crainte obsessionnelle de le perdre, de cette nécessité de tout faire et de tout accepter pour le garder. Jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’humiliation…
(A suivre)
5 comments 19 octobre 2009
Les années JC (1/3)
- Comment avez-vous rencontré Jean-Christophe ?
- Par téléphone, tout simplement. C’était, à l’époque, en 1988 si ma mémoire est bonne, un moyen nouveau, plus pratique et bien plus convivial que le minitel pour établir un premier contact avec un garçon. En comparaison, les réseaux multiplex offraient cet avantage très appréciable de pouvoir entendre et interpeller directement les participants. La voix, le rire, le sens de la répartie disent pour moi tellement plus sur la personnalité que quelques photos choisies dans un album virtuel, comme c’est la règle aujourd’hui. J’étais seul au bureau, un midi. Mais nous étions plusieurs sur la ligne à nous voler la parole, à lancer nos filets sur une intonation sympathique, à vouloir pêcher la perle rare…
Jean-Christophe discutait avec un naturel bon enfant. C’est ce qui m’a plu chez lui : ce côté chaperon rouge faussement perdu et qui demande, avec aplomb, son chemin au pays des loups. Comme il appelait d’une cabine publique, il s’est trouvé rapidement sans crédit sur sa carte téléphonique. Il a communiqué, à qui pouvait le noter, son numéro de cabine avant de raccrocher. Je fus, apparemment, le plus rapide.
- Il faut croire, aussi, que vous avez su trouver les mots pour lui indiquer son chemin…
- Sans doute, oui (Sourire). Nous avons fixé le rendez-vous, chez moi, au lendemain. Jean-Christophe avait dix-huit ans depuis quelques mois à peine. Très brun, un joli sourire, un physique tout en longueur à la Rupert Everett. Un look et une allure d’hétérosexuel. Mince mais énergique et fort bien équipé, ma foi. Un étudiant en Lettres modernes qui habitait sagement chez ses parents, en banlieue lilloise. A mes yeux, il avait tout du minou idéal…
- Et pour ce qui vous concerne ?
- J’avais vingt-six ans et, je le suppose, la maturité d’un grand frère. Je gagnais déjà fort bien ma vie et je louais un studio en centre ville. Cette réalité là ne vous apparaît, clairement, que bien des années plus tard. Pour l’heure, je nous revois tous les deux : lui, en pull marine, les mains croisées, assis sur le canapé-lit laissé déplié. Moi, totalement intimidé par sa jeunesse et pas sûr du tout de lui plaire, devant mon Apple flambant neuf à lui faire une démonstration de Mac golf ! Je ne suis pas venu ici pour voir ton ordinateur me lance-t-il au bout d’un moment, un peu agacé. Si je ne te plais pas tu me le dis, c’est tout.
- Ce garçon là, au moins, savait ce qu’il voulait…
(A suivre)
9 comments 18 octobre 2009
La rumeur de nos pardons
Au Père Lachaise, j’aimais me promener. Je n’y vais plus depuis la mort de mon ami. Ses cendres y ont été dispersées, légères et anonymes, sans moi. Ces derniers mots résonnent à l’intérieur de ma tête, comme la lumière pénétrante des vitraux au fond des caveaux oubliés. Au Père Lachaise, je ne veux pas retourner. Je ne peux pas. Pas encore. Un jour, sans doute, je trouverai en moi assez de force et de sérénité pour en franchir, à nouveau, les grilles. Ce jour là, dans l’air froid, sous le grand ciel, je chercherai, entre les tombes et mes frissons, la rumeur de nos pardons…
17 comments 11 octobre 2009
La nuit où
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, aussi, la dernière. Mon heure étant venue, le dragon s’est présenté à moi et il m’a invité, simplement, à lui grimper sur l’échine. La bête avait l’œil affable, la selle semblait confortable. Et puisqu’il me fallait quitter la vie… J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Je ne crois pas, sur le moment, avoir ressenti le moindre étonnement.
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, peut-être, la plus belle. Sur la ville nous avons glissé, rapides comme le vent, silencieux comme des secrets. L’air était doux et le vertige étoilé. Nous avons suivi les eaux noires du fleuve, rasé des ponts, dépassé les terres endormies. Et puis, par-dessus l’océan, au-delà des nuages, nous avons pénétré dans l’autre monde…
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, j’ai fait une promesse : celle de ne rien révéler. En échange, la bête m’a promis qu’elle reviendrait me prendre, un jour, pour un nouveau voyage. Celui du retour. Depuis, je marche dans vos rêves, je survis dans le sommeil des vivants. Je ne sais pas pourquoi. J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Longtemps j’ai tenu parole. Longtemps j’ai patienté, figure anonyme, errant dans le décor inépuisable de vos songes. Mais cette nuit, vois-tu, j’ai l’ennui qui bavarde. Cette nuit, j’ai la fatigue d’exister. Et le dragon, je ne veux plus l’attendre…
Voilà. Tu la connais, maintenant, mon histoire. Je me sens bien, tout à coup. Même si, déjà, l’énergie m’abandonne. Pour de bon, cette fois. Cela ne m’effraie pas : je suis prêt.
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, dis, tu la raconteras ?
15 comments 10 octobre 2009
La marelle
Veux-tu que je te dise : depuis que tu es parti, je n’ai plus le souvenir heureux.
Au fond de moi, ton prénom de fer blanc n’en finit pas de résonner sur la marelle du temps passé.
A cloche-mémoire, je pousse les clichés de notre histoire, de tes espoirs à mes regrets. Et le bruit de ma peine, de la terre jusqu’à ton ciel.
19 comments 16 septembre 2009
Derrière les arabesques
Dans le jardin d’hiver, sous la verrière abandonnée.
Le temps qu’il me plaira.
Sur la table en fer forgé, un fond de café noir et de mélancolie.
Ce livre que j’ai refermé.
Le jour s’ennuie, le ciel croasse.
Je ne dis rien devant l’allée, derrière les arabesques.
Dans mes yeux passent des heures et des années…
18 comments 7 septembre 2009
A la fenêtre
Elle est debout, à la fenêtre. Elle porte sa robe de jersey bleu, son inséparable gilet à grosses côtes, sans manche, écru. Sa main gauche caresse le dos cannelé du radiateur, éteint. Cette sensation, toujours, qu’elle a d’avoir froid…
Qui donc attend-elle ? Personne. Simplement elle regarde par la vitre, appuyée sur sa canne, silencieuse, aux aguets, comme ces chats placides et qui guettent vers les toits, du fond de leur panier, par instinct ou par ennui. Elle regarde en direction du carrefour, en direction des voitures qui vont, qui viennent, en direction des piétons qui traversent la rue.
Elle est debout dans ses pantoufles neuves. Ses cheveux fins, gris perle, sont retenus dans un maigre chignon. Le ciel penche sur son visage si tendrement fripé une lumière pâle, infiniment douce. Dans la chambre, le temps passe comme un vent très léger. Je vois sa main, fragile et cramponnée, son œil, tendu, derrière des lunettes sans âge. Curieuse, encore.
24 comments 1 septembre 2009
Le pont rouge
Il avait voulu revenir ici, revoir le pont rouge de ses amours passées.
Il prit son temps avant de franchir les quelques mètres qui le séparaient d’autrefois. Au milieu du pont, ses mains frôlèrent le bois lisse de la rambarde comme elles eurent caressé le bras d’un amant retrouvé. Un sourire, léger, passa sur ses lèvres. Il se pencha vers l’eau qui dormait sous l’arc métallique. Dans les reflets verdâtres où blanchissait le ciel, les souvenirs s’ouvrirent à lui comme autant de fleurs à la dérive, instantanés vivaces à la surface de sa mémoire.
Dans le jardin bruissait l’air du soir. En lui, la tristesse. Il chercha dans les nuages de belles raisons d’espérer, livrant aux couleurs évanescentes les questions qui lui fanaient le cœur. Il aima ce moment de solitude. Quand il considéra de nouveau les grands saules qui pleuraient le long des berges, ses mains avaient abandonné la rambarde pour venir réchauffer ses propres bras. Il était l’heure de rentrer.
Il avait voulu revenir ici. Revoir le pont rouge de ses amours perdues…
13 comments 29 août 2009
La prochaine vague
Franchir, d’abord, la matière fine et brûlante. Planter le camp contre le vent qui se lève, entre marée haute et marée basse. Laisser maman sous le grand parasol, lui promettre, en se retournant, de ne pas trop s’éloigner du rivage. Puis gagner les terres humides, le sable frais, les premières ondulations…
Traverser en courant les bâches salées, éclabousser le corps d’un rire froid et nerveux. S’arrêter face à la mer. Hésiter, un peu, au moment d’affronter les éclats de coquillage qui scintillent et menacent à l’intérieur des rouleaux. Se décider, enfin. Entrer dans l’eau chargée d’écume, forcer, sans tarder, jusqu’aux mollets, jusqu’à la taille, jusqu’aux frissons. Progresser encore, en sautillant, les mains appuyées sur la peau verte et mouvante. Guetter la prochaine vague, celle qui fera perdre contact avec le fond sableux. Calculer le moment et, d’un bond, s’élancer dans le liquide, le cou tendu vers l’horizon. Lutter contre la masse qui avance, la sentir passer à travers soi, puissante et souple, puis retomber sur les talons avant qu’elle ne referme, dans un grondement sourd, sa mâchoire d’algues et de mousse…
Rappeler le temps du maillot rouge.
14 comments 23 août 2009