Article Taggé énigme
Pressentiment
Il y a pressant dans pressentiment. Ce besoin, impérieux, de savoir si l’on a vu juste. Cette excitation, aussi. Quand Nicolas reconnut la Peugeot blanche, derrière la grille du parking, il sut. Et voilà, se dit-il, avec une sorte de jubilation consternée, de satisfaction amère, comme si la seule présence de la voiture lui donnait suffisamment raison d’avoir monté cette expédition de contrôle. Philippe était donc chez lui. En ce milieu d’après-midi cela n’avait peut-être rien d’anormal, après tout, même s’il était censé être en cours, à cette heure précise, de l’autre côté de la ville…
Il entra dans la résidence, franchit avec appréhension la porte palière qui le séparait de l’appartement, face à lui, en rez-de-chaussée. Quand Nicolas entendit des voix en provenance du studio, il sut. Philippe était chez lui, avec un autre garçon. Il s’approcha de la porte, pour mieux écouter, pour mieux surprendre. Il essaya de retenir sa respiration mais ne put rien faire pour calmer les battements sourds et rapides qui cognaient dans sa poitrine. A l’intérieur du studio la conversation avait cessé. Il reconnut un bruit de clés. En deux enjambées, Nicolas contourna l’appartement avec une agilité insoupçonnable et se plaqua contre le mur, dans le couloir qui mène vers la cour intérieure, vers les emplacements de parking. Que Philippe décide de l’emprunter pour récupérer sa voiture et ils seraient face à face, dans quelques secondes. De l’autre côté du mur, on ouvrait déjà la porte…
Trop tard pour aller se cacher ou pour fuir, sans éveiller la curiosité. Nicolas improvisa une posture. Mais sa situation était intenable, entre le ridicule d’être découvert, là, tapi dans l’ombre du couloir, à épier – peut-être sans raison – et la honte de devoir toiser, dans la circonstance, l’amant d’un possible vaudeville amoureux. Il distingua le bruit de la serrure, celui de la porte palière, celui des pas sur le carrelage du hall, en direction de la rue.
Quand Nicolas comprit que le hasard lui avait épargné la confrontation, il sut. Il attendit encore, une ou deux minutes, après que la porte d’entrée de la résidence eût claqué. La peur passée, l’angoisse prenait dans son ventre toute la place laissée libre. Il devait désormais faire ce pourquoi, finalement, il était venu jusqu’ici. Philippe lui avait donné un double de ses clés. Bien sûr il aurait pu, tout à l’heure, sonner et en avoir le cœur net. Mais il aurait pu, avec ses soupçons ridicules de mari trompé, mettre son ami dans l’embarras devant un camarade de promotion. Il aurait pu, aussi, lui téléphoner pour lui signaler, simplement, sa présence dans le quartier et son envie de le voir. Et l’effet de surprise eut été perdu, évidemment. Il sortit d’une poche le trousseau avec son porte-étiquette en plastique jaune. Philippe, par commodité, ne vivait plus ici depuis longtemps déjà. Il doutait qu’il y ait, dans ce studio abandonné, encore de quoi offrir un premier verre. Nicolas fit tourner la clé dans la serrure. Alors pourquoi avait-il en lui le sentiment obstiné, douloureux, qu’il se tramait derrière cette porte quelque chose qui sentait fort la trahison ? Philippe portait les habits d’un garçon timide et introverti. Il fallait, par conséquent, doublement s’en méfier conclut Nicolas en déclenchant l’ouverture de la porte. L’appartement était plongé dans l’obscurité. Il entra…
4 comments 6 décembre 2009
Les oiseaux
Il aimait les oiseaux.
Pour leur cage… souriait-il, leur cage thoracique.
La nuit, un à un, il leur comptait les barreaux.
- Tu cherches quoi ? avait demandé Kim, l’œil amusé, tandis que l’autre tâtonnait, de sa main libre, sous le sommier.
Il aimait les oiseaux.
Les jeunes, les beaux, soupirait-il derrière ses barreaux.
La nuit, il leur ouvrait, grand, le paradis…
16 comments 15 novembre 2009
La mission
- Si je connaissais Sophie ? Tu plaisantes, beau gosse ?! Sophie, c’était ma frangine de placard, ici, dernier casier du haut, dans le « Quartier des vieilles » comme elles disent aujourd’hui les anorexiques du premier. Avec Sheila, une grande blonde articulée, on était les préférées de Marie Lou. Sheila, elle n’est jamais revenue d’un week-end à Maubeuge. Mais Sophie et moi, jamais Marie Lou ne nous aurait oubliées. Tu peux me croire : elle était belle la Sophie ! Elle avait de ces cheveux auburn, avec des boucles à peigner comme on en voit plus. On en a passé du bon temps, quand on était encore en bas, à se faire pomponner la tignasse pendant des heures… Et puis, que voulez-vous, les enfants ça finit toujours par grandir.
- Vous pouvez, peut-être, me donner des détails sur ce qui s’est passé ?
- Tout est allé si vite ! On était là, avec Sophie, à papoter tranquillement à propos de je ne sais plus quelle histoire, ah oui, ça me revient maintenant, la disparition du camping-car de Sandy, quand on a vu surgir la grosse tête du gamin. La pauvre ! C’est le lendemain que Quicky, la planche à roulettes, l’a formellement reconnue dans un vestiaire désaffecté. D’après lui ce serait une sorte de rituel entre les gosses du quartier. Aucune idée de ce qu’il a pu faire du corps. N’empêche, quand j’y repense, c’aurait pu être moi, ce jour là, la victime de l’Empaleur…
- Ne vous inquiétez pas Dolly : je suis là, désormais.
- Vous ne doutez jamais de rien, hein, vous, les électro…
Le soir tombait dans la chambre d’enfant. Buzz l’éclair regarda loin, en direction de la fenêtre. Il avait hâte de rencontrer le phénomène. Il songea à Marie Lou qui l’avait déposé là, quelques heures plus tôt, à l’occasion d’un passage dans la maison familiale. Marie Lou ne savait pas pour Sophie. Mais elle devait soupçonner le gamin. Elle avait dû penser qu’il pourrait s’occuper de l’affaire. Toi, Buzz, tu sauras la protéger, n’est-ce pas ?! lui avait confié, à demi-voix, Marie Lou. Il respira, profondément, une bouffée d’air artificiel. A côté de lui, Dolly ne dormait que d’un œil…
6 comments 12 novembre 2009
Michel
En entrant dans la pièce je trouvais Michel assis à la fenêtre, les mains croisées, posées sur la table. Il tourna vers moi un regard que je n’oublierai pas. Les plis de son front s’étaient arc-boutés, ses sourcils contractés vers moi, trahissant les terribles forces qui s’exerçaient en lui. Il voulut desserrer les doigts et peut-être un mot. Il inclina juste un petit sourire, une drôle de moue. Quelque chose d’infiniment fragile, de presque nu.
Photographie : *Modimo*
7 comments 7 novembre 2009
Les années JC (3/3)
- L’humiliation ?
- Il est, assez vite, devenu évident pour moi que Jean-Christophe ne pourrait se contenter d’un seul garçon. C’est toujours un choc, une meurtrissure qui vous reste, longtemps, en travers de la tête, de découvrir que celui à qui vous faites confiance, à qui vous ouvrez chaque jour un peu plus votre porte et votre vie, s’est donné à quelqu’un d’autre, lui donne ce temps là, ce temps précieux du plaisir partagé, de l’abandon… (Un silence)
Jean-Christophe n’avait, pratiquement, connu personne avant moi. L’envie d’expériences nouvelles, la tentation des autres, le plaisir de la séduction allaient bientôt le rattraper. Ce garçon là, que je pensais – avec une belle naïveté – garder pour moi seul au titre de mes évidentes qualités personnelles… ce garçon je l’ai vu, en spectateur impuissant, se découvrir, se transformer, se révéler, enfin. De quoi tu te plains ?! Tu m’as déjà pour toi tout seul toute l’année ! me renvoya-t-il, sérieusement énervé, un jour où je lui demandais le pourquoi d’un tube de gel et de quelques préservatifs découverts dans une poche de son sac à dos… L’histoire continuait, cependant.
- Oh mais je vous crois ! Même si j’ai, déjà, mal pour vous…
- En vérité, je n’étais pas décidé à le quitter. Non. C’était plus fort que moi. Et puis il faut compter, aussi, avec le poids des habitudes et le confort de vivre avec des ornières vissées au cœur… Jean-Christophe oscillait, parfois ridicule, souvent joueur et touchant, entre un grand adolescent et un redoutable prédateur sexuel. Ne riez pas : ces bêtes là ont, sur moi et sur quelques autres, des pouvoirs insoupçonnables ! Ma tactique consistait à vouloir le suivre dans la spirale qui l’emmenait toujours un peu plus loin d’une relation exclusive, avec l’espoir, tout aussi ridicule et touchant, qu’en partageant ses fantasmes, qu’en me prêtant à son jeu, il me serait plus facile de contrôler la situation. C’est à l’occasion d’une virée à Bruxelles, avec pour seul objectif de découvrir un sauna réputé, que j’ai compris combien je pouvais être exclu de son territoire de chasse. Au long des escaliers, d’étages en cabines de repos, de regards fuyants en propositions directes, il s’était métamorphosé : un lion au milieu de l’arène, prenant des poses, se donnant l’air méchant, cultivant son « mystère » et sa « mâlitude ». Comme un requin luisant dans les eaux claires du désir collectif. Je le suivais, je le perdais de vue, je le regardais faire. Je n’étais pas un ami, je n’étais pas son amant. Je n’existais plus, tout simplement.
- Au moins, vous aurez appris à mieux vous connaître. Je suppose, évidemment, que le suivant a été davantage « sélectionné » en rapport avec votre sensibilité, avec votre besoin de stabilité…
- Je l’ai supposé, moi aussi.
- Les morsures d’un grand brun ne vous avaient donc pas suffi ?
- Le suivant était blond et timide : je ne pouvais tout de même pas me douter…
9 comments 20 octobre 2009
La nuit où
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, aussi, la dernière. Mon heure étant venue, le dragon s’est présenté à moi et il m’a invité, simplement, à lui grimper sur l’échine. La bête avait l’œil affable, la selle semblait confortable. Et puisqu’il me fallait quitter la vie… J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Je ne crois pas, sur le moment, avoir ressenti le moindre étonnement.
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, peut-être, la plus belle. Sur la ville nous avons glissé, rapides comme le vent, silencieux comme des secrets. L’air était doux et le vertige étoilé. Nous avons suivi les eaux noires du fleuve, rasé des ponts, dépassé les terres endormies. Et puis, par-dessus l’océan, au-delà des nuages, nous avons pénétré dans l’autre monde…
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, j’ai fait une promesse : celle de ne rien révéler. En échange, la bête m’a promis qu’elle reviendrait me prendre, un jour, pour un nouveau voyage. Celui du retour. Depuis, je marche dans vos rêves, je survis dans le sommeil des vivants. Je ne sais pas pourquoi. J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Longtemps j’ai tenu parole. Longtemps j’ai patienté, figure anonyme, errant dans le décor inépuisable de vos songes. Mais cette nuit, vois-tu, j’ai l’ennui qui bavarde. Cette nuit, j’ai la fatigue d’exister. Et le dragon, je ne veux plus l’attendre…
Voilà. Tu la connais, maintenant, mon histoire. Je me sens bien, tout à coup. Même si, déjà, l’énergie m’abandonne. Pour de bon, cette fois. Cela ne m’effraie pas : je suis prêt.
La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, dis, tu la raconteras ?
15 comments 10 octobre 2009
Marie-Lou
Marie-Lou collectionne les boites. Elle en disperse, un peu partout, chez elle : des rondes acidulées, des carrées à rayures, de bien trop grandes et de toutes menues, des allongées à pois et puis des hautes, en métal peint, pour la cuisine. Pour se défendre de verser dans l’accumulation compulsive, elle attribue à chacune d’entre elles une fonction précise de conservation. Des clés sans serrure et quelques dents de lait, d’improbables épingles à cheveux ou ces pâtes multicolores d’un premier voyage à Venise, trouvent ainsi une retraite confortable entre un réservoir de pièces oxydées et de jolies bougies blanches, toujours utiles dans une maison…
Marie-Lou hésite au dessus d’une belle orange, en carton vernis. A l’intérieur, sur le fond vert sombre, deux petits billets, d’apparence identique, pliés avec soin. Elle a secoué, doucement, méthodiquement, le contenu de la boite. Elle a soulevé le couvercle, avancé sa main en direction des billets, les yeux fermés, comme à son habitude. Son index effleure le premier trouvé ; elle retient son geste. Puis se décide, enfin, déplie très délicatement celui qui tremble, un peu, à peine, entre ses doigts. Elle lit le mot écrit au centre du billet.
Marie-Lou relève la tête, adresse un regard pensif en direction de la fenêtre. Lentement, avec application, elle replie le morceau de feuille et replace, sur son étagère, entre des photos oubliées et un assortiment d’élastiques, la boite à choix…
18 comments 10 septembre 2009
L’autre et lui
La nuit, il rêvait de l’autre.
Et de lui.
L’autre en avait pris la tête.
L’autre et lui n’étaient plus qu’un.
L’autre qui était mort et lui qui dormait dans son lit…
Petit exercice d’écriture partagé avec lui
5 comments 5 septembre 2009
La clé
Je suis la clef, suspendue, au centre du tableau. Je suis au service du maître. J’ouvre et je ferme, à l’envie, la porte de son atelier. Je ne me connais pas d’autre utilité.
Un matin le maître m’a déposée là, sur le mur qu’il venait de peindre. La veille encore je logeais dans l’obscurité rassurante de ma serrure. Sans doute par commodité, me suis-je dit, pour ne pas oublier d’interdire, la nuit venue, l’atelier et son précieux travail à la convoitise des curieux. Et, pendant quelques semaines, tandis qu’autour de moi le décor s’organisait, que les personnages prenaient forme, lentement, sous le pinceau délicat, je voyageais de la porte au tableau et du mur au verrou.
Un jour, brusquement, la toile entière fut plongée dans le noir. On nous transportait, presqu’aussitôt, à l’extérieur de l’atelier. La lumière revenue, on nous enferma dans un cadre lourd et doré, accroché aux boiseries d’une demeure inconnue. Des regards neufs scrutèrent bientôt chaque détail de la scène. Mais je vis bien que l’attention des visiteurs pointait vers moi, l’énigmatique, la clef oubliée au centre du tableau…
Ainsi, de salons en chambres, au fil des années, invariablement j’attire le regard perplexe ou amusé de ceux qui croisent l’œuvre du maître. Comme si tous constataient l’incongruité de ma situation, sans qu’aucun d’eux ne veuille ni ne puisse m’ôter de la composition.
Je sais, pourtant, qu’un jour je reverrai la blouse tachée de couleurs. Le maître, un peu confus mais bien heureux surtout, d’un tour de main viendra reprendre celle qui l’attendait, simplement, pendue à son clou de métal. Il me serrera tout au fond de sa poche et me ramènera, enfin, à la porte de son atelier, au creux de cette chère serrure qui m’aura tant manquée…
Jan Steen – La leçon de clavecin (1660)
6 comments 7 mai 2009
Le baiser
- Et celle-ci ? Deux garçons qui s’embrassent sur un quai de gare…
- Évidemment, cela fait un peu artificiel. Mais il y a matière à raconter, oui.
- Je vois, moi, des retrouvailles. L’un a passé quelques jours en famille, l’autre est venu l’attendre. Ils se sont reconnus, de loin. Ils s’embrassent comme s’embrasserait un couple ordinaire…
- Tu parles d’un ennui !
- C’est leur bonheur qui te gène ?
- Je ne sais pas… Je perçois, moi, comme une tension, quelque chose qui ne fonctionne pas. Le garçon de droite, il ne s’abandonne pas vraiment. Pas comme celui de gauche. Pour moi, c’est plutôt un départ. Le garçon, à gauche, c’est lui qui s’en va.
- S’ils se séparent, ils ne se quittent pas.
- Le train va partir. Celui de droite, je l’appelle Marco. Il sait, déjà.
- Celui de gauche je le verrais bien en Kévin ou peut-être en Quentin. Et que sait-il ton Marco ?!
- Qu’il va tromper Quentin…
5 comments 13 avril 2009
