Article Taggé chambre
La mission
- Si je connaissais Sophie ? Tu plaisantes, beau gosse ?! Sophie, c’était ma frangine de placard, ici, dernier casier du haut, dans le « Quartier des vieilles » comme elles disent aujourd’hui les anorexiques du premier. Avec Sheila, une grande blonde articulée, on était les préférées de Marie Lou. Sheila, elle n’est jamais revenue d’un week-end à Maubeuge. Mais Sophie et moi, jamais Marie Lou ne nous aurait oubliées. Tu peux me croire : elle était belle la Sophie ! Elle avait de ces cheveux auburn, avec des boucles à peigner comme on en voit plus. On en a passé du bon temps, quand on était encore en bas, à se faire pomponner la tignasse pendant des heures… Et puis, que voulez-vous, les enfants ça finit toujours par grandir.
- Vous pouvez, peut-être, me donner des détails sur ce qui s’est passé ?
- Tout est allé si vite ! On était là, avec Sophie, à papoter tranquillement à propos de je ne sais plus quelle histoire, ah oui, ça me revient maintenant, la disparition du camping-car de Sandy, quand on a vu surgir la grosse tête du gamin. La pauvre ! C’est le lendemain que Quicky, la planche à roulettes, l’a formellement reconnue dans un vestiaire désaffecté. D’après lui ce serait une sorte de rituel entre les gosses du quartier. Aucune idée de ce qu’il a pu faire du corps. N’empêche, quand j’y repense, c’aurait pu être moi, ce jour là, la victime de l’Empaleur…
- Ne vous inquiétez pas Dolly : je suis là, désormais.
- Vous ne doutez jamais de rien, hein, vous, les électro…
Le soir tombait dans la chambre d’enfant. Buzz l’éclair regarda loin, en direction de la fenêtre. Il avait hâte de rencontrer le phénomène. Il songea à Marie Lou qui l’avait déposé là, quelques heures plus tôt, à l’occasion d’un passage dans la maison familiale. Marie Lou ne savait pas pour Sophie. Mais elle devait soupçonner le gamin. Elle avait dû penser qu’il pourrait s’occuper de l’affaire. Toi, Buzz, tu sauras la protéger, n’est-ce pas ?! lui avait confié, à demi-voix, Marie Lou. Il respira, profondément, une bouffée d’air artificiel. A côté de lui, Dolly ne dormait que d’un œil…
6 comments 12 novembre 2009
Le jardin

Partir ? Pour aller où ?
Rester. Mais pour quoi faire ?
Ecrire, peut-être.
Quand même lire est un fardeau…
Par la fenêtre ouverte, respirer l’humidité dans l’air.
Entre les draps me trouver bien.
Inutile et paresseux.
De l’intérieur vers l’antérieur, me replier, encore, un peu.
Prendre ce chemin dans la brume légère.
L’œil au long des murs, avancer entre les troncs et les fougères.
Pousser la grille du jardin.
En franchir le secret.
Passer la main sur l’écorce des souvenirs.
Sous mes pas espérer une voix qui reviendrait, intacte.
Dans l’enchevêtrement des images, attendre.
L’envolée d’un sourire, le passage, fugace, des bonheurs perdus…
8 comments 1 novembre 2009
Toc, toc !
Sous la couette, un samedi matin. Il a posé sa tête contre mon torse velu. Sa main gauche descend, comme par inadvertance, vers le nombril, vers l’entrejambe, cherche à tâtons l’objet d’une certaine convoitise…
Je grogne quelque chose de mou, entrouvre un œil. Il lève vers moi un regard de cocker triste, un silence en forme d’interrogation.
- On ne t’a pas appris à frapper avant d’entrer ?
Doucement, il martèle du poing aux carreaux du boxer.
- Toc, toc ! Y’a quelqu’un ?!
- Si ça ne répond pas, c’est qu’il n’y a personne…
Il disparaît sous la couette, fait glisser, d’une main ferme, l’élastique sur la peau encore endormie.
- Heu… Tu fais quoi, là ?!
- Je cambriole, mon chéri, je cambriole…
11 comments 31 octobre 2009
Ce garçon qui revient
Il y a ce vent chargé d’échos, cette rumeur d’outre-temps qui roule et qui bruisse au creux de mes oreilles. Il y a cette flute envoutée. A l’heure de la sieste, mes langueurs sont orientales. Et mes envies, légères…
Dans l’antichambre du sommeil tinte une cloche, résonnent les pincements du koto. Du ciel et des nuages passent par les imperceptibles fissures du plafond. Je glisse à l’intérieur de moi. Je vais entre des voiles, traverse à pas lents des jardins, des palais abandonnés aux illusions de la lumière.
Il y a ce garçon qui revient. Comme une fleur sur l’eau tranquille de mes divagations. Sa jeunesse est un parfum puissant, son regard, noir et bridé, simplement sur moi se pose. Il ne dit jamais rien. Il ne dit jamais non. En boucle, mon désir effleure la courbe de ses lèvres, le goût bruni de sa peau…
5 comments 25 octobre 2009
L’embarcadère
Souvent la musique est cet embarcadère où marche lente mon inspiration. Les idées, souvent, se font rares au bout de la jetée. Parfois les images s’invitent, belles, soudain évidentes, sous mes pas…
Ce matin, dans la morosité de ma chambre, un chant triste et langoureux, un air d’Orient, soulève en moi les voiles du partir. Ce matin, dans les brumes alanguies où s’enfonce, peu à peu, mon ennui d’ici bas, je veux encore, à l’extrémité du ponton, être un rêveur sous le vent, ce voyageur en mots troubles, assis, au bord du sensible.
Sous l’oreiller, mes doigts cherchent doux. Dans le sommeil qui enfle, mon corps se dilue. Je deviens. Par dessus les eaux précieuses d’une baie au couchant, entre les jonques de pierre, je déplie, moi aussi, mes ailes de géant…
12 comments 30 septembre 2009
L’autre et lui
La nuit, il rêvait de l’autre.
Et de lui.
L’autre en avait pris la tête.
L’autre et lui n’étaient plus qu’un.
L’autre qui était mort et lui qui dormait dans son lit…
Petit exercice d’écriture partagé avec lui
5 comments 5 septembre 2009
Filles du calvaire
- Il convient que je te présente à notre hôte, la vicomtesse de Balard-Créteil…
- Décidément, la jeunesse se porte en papillote par ici !
- Tu verras, on se plait vite à vouloir y goûter. Ah, j’oubliais : céans, l’habitude veut que les garçons peu soucieux de leur virilité se nomment et s’interpellent au féminin…
- Ne vous y fiez pas trop, monsieur. Nous savons, à l’occasion, convoquer l’homme qui sommeille en nous…
- Vicomtesse voici Nicolas Bleusher, écrivain public.
- Ah oui, Corentin m’a parlé de vous. Vous êtes un garçon d’expérience à ce qu’il parait ?
- Disons que je remets volontiers mon ouvrage sur le clavier. Cela m’aide à garder… les doigts verts.
- Dites-moi, Corentin, il ne serait pas un peu coquin votre Nicolas ?!
- Mais je ne fais pas entrer dans votre cercle des anodins, Vicomtesse. Vous m’en feriez reproche…
- Dans ce cas je vous fais, sur le champ, baron du Chemin vert !
- Etre votre chevalier, pour un soir, m’aurait suffit Vicomtesse…
- Justement, Corentin vous a-t-il parlé de nos usages, baron ?
- Suffisamment pour éveiller ma curiosité…
- Je vais devoir vous abandonner : je vois la marquise de Charenton-Ecoles qui s’impatiente. Je crois qu’il est temps pour moi d’aller me dégourdir la langue !
- De fait, il a principalement évoqué la belle conversation des Filles du Calvaire.
- Vicomtesse, je vous laisse le soin de faire découvrir votre intérieur à notre plume…
- Sauvez-vous Corentin ! Vous me feriez monter le rouge aux fesses !
- Nous pourrions peut-être commencer par le salon ? Corentin m’en a dit le plus grand intérêt…
- Ne soyez donc pas si pressé, baron. Ma chambre est tout à côté…
15 comments 26 août 2009
Mad World
Emmitouflé dans le gris doux d’un dimanche après-midi, un livre entre les mains. Il y a cette reprise de Jules Gary qui plane, comme un appel, au milieu de la chambre. Je n’ai pas l’esprit à lire : mon regard glisse entre les lignes, maussade et paresseux. J’ai posé le livre, trop neuf, soudain trop lourd, contre ma poitrine. Je me laisse envahir, lentement, par la mélodie tendre, par les accents mélancoliques…
Je ne veux pas me souvenir. Juste un peu de tranquillité. Imaginer, simplement, un moment de solitude. Me promener au long d’une jetée en bois. Profiter encore de la lumière du jour, de l’été finissant. Regarder l’eau sombre et baltique, suivre les vagues qui éclaboussent les rochers verts et polis. A l’extrémité du ponton, m’asseoir. Sous le ciel nuageux, arrimé au vieux madrier, écouter le vent froid du large, inspirer sa force. Et puis fermer les yeux. Jusqu’au vertige. Jusqu’à l’oubli…
Le plafond, l’armoire, le mur de la chambre. Au bout du lit, Zoé m’interroge de ses pupilles très rondes. Le livre est tombé sur la moquette.
Jules Gary – Mad World
7 comments 17 mai 2009
Me vouloir chat
Zoé stationne au pied du lit, les oreilles hésitantes. Je la vois qui inspecte et qui tend le cou, mesurant la faisabilité, calculant force et trajectoire. D’une souple détente, elle pénètre d’un coup dans l’ouverture repérée, fait crisser le tissu puis disparaît, en un clin d’œil, sous les rayures encore tièdes. A grands coups de tête, la chatte se creuse une galerie confortable à travers l’épaisseur de la couette, pliée en deux, à l’extrémité du matelas. Encore quelques grondements de satisfaction et la voilà installée pour la matinée, dans un nid parfait de douceur et de tranquillité.
Dehors, la pluie commence à tomber. Un jeudi morne. Je traîne devant l’écran en peignoir mal fermé, seul et sans goût.
Mes yeux pointent en direction du lit. Comme j’aimerais, pour quelques heures, me faufiler, moi aussi, dans l’obscurité de la couette. Rejoindre, à petits coups de museau, la fourrure parfumée de ma belle paresseuse, me pelotonner, profond, entre ses pattes. Me vouloir chat, me savoir bien, dans l’insouciance de ses ronrons zébrés…
12 comments 14 mai 2009
La clé
Je suis la clef, suspendue, au centre du tableau. Je suis au service du maître. J’ouvre et je ferme, à l’envie, la porte de son atelier. Je ne me connais pas d’autre utilité.
Un matin le maître m’a déposée là, sur le mur qu’il venait de peindre. La veille encore je logeais dans l’obscurité rassurante de ma serrure. Sans doute par commodité, me suis-je dit, pour ne pas oublier d’interdire, la nuit venue, l’atelier et son précieux travail à la convoitise des curieux. Et, pendant quelques semaines, tandis qu’autour de moi le décor s’organisait, que les personnages prenaient forme, lentement, sous le pinceau délicat, je voyageais de la porte au tableau et du mur au verrou.
Un jour, brusquement, la toile entière fut plongée dans le noir. On nous transportait, presqu’aussitôt, à l’extérieur de l’atelier. La lumière revenue, on nous enferma dans un cadre lourd et doré, accroché aux boiseries d’une demeure inconnue. Des regards neufs scrutèrent bientôt chaque détail de la scène. Mais je vis bien que l’attention des visiteurs pointait vers moi, l’énigmatique, la clef oubliée au centre du tableau…
Ainsi, de salons en chambres, au fil des années, invariablement j’attire le regard perplexe ou amusé de ceux qui croisent l’œuvre du maître. Comme si tous constataient l’incongruité de ma situation, sans qu’aucun d’eux ne veuille ni ne puisse m’ôter de la composition.
Je sais, pourtant, qu’un jour je reverrai la blouse tachée de couleurs. Le maître, un peu confus mais bien heureux surtout, d’un tour de main viendra reprendre celle qui l’attendait, simplement, pendue à son clou de métal. Il me serrera tout au fond de sa poche et me ramènera, enfin, à la porte de son atelier, au creux de cette chère serrure qui m’aura tant manquée…
Jan Steen – La leçon de clavecin (1660)
6 comments 7 mai 2009