Posts filed under 'Fictions'

Michel

NBentete94En entrant dans la pièce je trouvais Michel assis à la fenêtre, les mains croisées, posées sur la table. Il tourna vers moi un regard que je n’oublierai pas. Les plis de son front s’étaient arc-boutés, ses sourcils contractés vers moi, trahissant les terribles forces qui s’exerçaient en lui. Il voulut desserrer les doigts et peut-être un mot. Il inclina juste un petit sourire, une drôle de moue. Quelque chose d’infiniment fragile, de presque nu.

Photographie : *Modimo*

5 comments 7 novembre 2009

Les jardiniers du verbe

NBentete80« Ici, voyez-vous, ce sont des raconteurs d’histoires que l’on recherche… » lui avait répondu l’homme, accroupi, en bordure de livre, déplaçant les effets en boutons d’une fin de chapitre.

L’autre considérait, qui dépassaient encore des pages, les racines enchevêtrées du roman en construction. Dans ses mains, un bouquet d’évocations. Des bouts de ciel, des vagues en souvenir, quelques plaisirs chuchotés à la fenêtre. La peau d’un garçon dans l’ombre du désir. Il pouvait respirer, s’échappant d’un billet de phrases courtes, le parfum d’une émotion vive et celui, un peu fané, de la mélancolie.

Aux arrangeurs de mots, on préférait les jardiniers du verbe.


Illustration : Robert Parkeharrison

5 comments 16 octobre 2009

La nuit où

NBentete81La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, aussi, la dernière. Mon heure étant venue, le dragon s’est présenté à moi et il m’a invité, simplement, à lui grimper sur l’échine. La bête avait l’œil affable, la selle semblait confortable. Et puisqu’il me fallait quitter la vie… J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Je ne crois pas, sur le moment, avoir ressenti le moindre étonnement.

La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon fut, peut-être, la plus belle. Sur la ville nous avons glissé, rapides comme le vent, silencieux comme des secrets. L’air était doux et le vertige étoilé. Nous avons suivi les eaux noires du fleuve, rasé des ponts, dépassé les terres endormies. Et puis, par-dessus l’océan, au-delà des nuages, nous avons pénétré dans l’autre monde…

La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, j’ai fait une promesse : celle de ne rien révéler. En échange, la bête m’a promis qu’elle reviendrait me prendre, un jour, pour un nouveau voyage. Celui du retour. Depuis, je marche dans vos rêves, je survis dans le sommeil des vivants. Je ne sais pas pourquoi. J’ai supposé qu’il devait en être ainsi. Longtemps j’ai tenu parole. Longtemps j’ai patienté, figure anonyme, errant dans le décor inépuisable de vos songes. Mais cette nuit, vois-tu, j’ai l’ennui qui bavarde. Cette nuit, j’ai la fatigue d’exister. Et le dragon, je ne veux plus l’attendre…

Voilà. Tu la connais, maintenant, mon histoire. Je me sens bien, tout à coup. Même si, déjà, l’énergie m’abandonne. Pour de bon, cette fois. Cela ne m’effraie pas : je suis prêt.

La nuit où j’ai volé sur le dos du dragon, dis, tu la raconteras ?

15 comments 10 octobre 2009

Marie-Lou

NBentete67Marie-Lou collectionne les boites. Elle en disperse, un peu partout, chez elle : des rondes acidulées, des carrées à rayures, de bien trop grandes et de toutes menues, des allongées à pois et puis des hautes, en métal peint, pour la cuisine. Pour se défendre de verser dans l’accumulation compulsive, elle attribue à chacune d’entre elles une fonction précise de conservation. Des clés sans serrure et quelques dents de lait, d’improbables épingles à cheveux ou ces pâtes multicolores d’un premier voyage à Venise, trouvent ainsi une retraite confortable entre un réservoir de pièces oxydées et de jolies bougies blanches, toujours utiles dans une maison…

Marie-Lou hésite au dessus d’une belle orange, en carton vernis. A l’intérieur, sur le fond vert sombre, deux petits billets, d’apparence identique, pliés avec soin. Elle a secoué, doucement, méthodiquement, le contenu de la boite. Elle a soulevé le couvercle, avancé sa main en direction des billets, les yeux fermés, comme à son habitude. Son index effleure le premier trouvé ; elle retient son geste. Puis se décide, enfin, déplie très délicatement celui qui tremble, un peu, à peine, entre ses doigts. Elle lit le mot écrit au centre du billet.

Marie-Lou relève la tête, adresse un regard pensif en direction de la fenêtre. Lentement, avec application, elle replie le morceau de feuille et replace, sur son étagère, entre des photos oubliées et un assortiment d’élastiques, la boite à choix…

18 comments 10 septembre 2009

A la fenêtre

NBentete64Elle est debout, à la fenêtre. Elle porte sa robe de jersey bleu, son inséparable gilet à grosses côtes, sans manche, écru. Sa main gauche caresse le dos cannelé du radiateur, éteint. Cette sensation, toujours, qu’elle a d’avoir froid…

Qui donc attend-elle ? Personne. Simplement elle regarde par la vitre, appuyée sur sa canne, silencieuse, aux aguets, comme ces chats placides et qui guettent vers les toits, du fond de leur panier, par instinct ou par ennui. Elle regarde en direction du carrefour, en direction des voitures qui vont, qui viennent, en direction des piétons qui traversent la rue.

Elle est debout dans ses pantoufles neuves. Ses cheveux fins, gris perle, sont retenus dans un maigre chignon. Le ciel penche sur son visage si tendrement fripé une lumière pâle, infiniment douce. Dans la chambre, le temps passe comme un vent très léger. Je vois sa main, fragile et cramponnée, son œil, tendu, derrière des lunettes sans âge. Curieuse, encore.

24 comments 1 septembre 2009

Le déclencheur

NBentete55BIl se pencha par la fenêtre. Les murs de l’immeuble voisin formaient avec l’arrière du bâtiment un puis morne, étroitement silencieux. La lumière grise et uniforme que versaient les derniers étages lui sembla idéale. Quand il avait l’occasion de visiter un appartement, il manquait rarement de passer la tête par les ouvertures qui donnaient sur la cour intérieure. Cela tournait à l’obsession et frisait le sans gène, parfois.

Il se pencha par la fenêtre. Une verrière et des couvertures zinguées brillaient dans la décrépitude. Il ressentit presqu’aussitôt cette force qui l’attirait vers le fond. Des images, rapides, étonnamment précises, le traversèrent. Il imagina la chute, en estima la durée. Trois ou quatre secondes, tout au plus. Son œil fixait les carrés lumineux qui le guidaient dans la mise au point. A travers l’objectif se succédèrent les basculements possibles, l’affolement du cœur, les contorsions, les réflexes dérisoires. Des visages, quelques mots, un craquement d’os. Il appuya sur le déclencheur.

6 comments 2 août 2009

La clé

NBentete47BJe suis la clef, suspendue, au centre du tableau. Je suis au service du maître. J’ouvre et je ferme, à l’envie, la porte de son atelier. Je ne me connais pas d’autre utilité.

Un matin le maître m’a déposée là, sur le mur qu’il venait de peindre. La veille encore je logeais dans l’obscurité rassurante de ma serrure. Sans doute par commodité, me suis-je dit, pour ne pas oublier d’interdire, la nuit venue, l’atelier et son précieux travail à la convoitise des curieux. Et, pendant quelques semaines, tandis qu’autour de moi le décor s’organisait, que les personnages prenaient forme, lentement, sous le pinceau délicat, je voyageais de la porte au tableau et du mur au verrou.

Un jour, brusquement, la toile entière fut plongée dans le noir. On nous transportait, presqu’aussitôt, à l’extérieur de l’atelier. La lumière revenue, on nous enferma dans un cadre lourd et doré, accroché aux boiseries d’une demeure inconnue. Des regards neufs scrutèrent bientôt chaque détail de la scène. Mais je vis bien que l’attention des visiteurs pointait vers moi, l’énigmatique, la clef oubliée au centre du tableau…

Ainsi, de salons en chambres, au fil des années, invariablement j’attire le regard perplexe ou amusé de ceux qui croisent l’œuvre du maître. Comme si tous constataient l’incongruité de ma situation, sans qu’aucun d’eux ne veuille ni ne puisse m’ôter de la composition.

Je sais, pourtant, qu’un jour je reverrai la blouse tachée de couleurs. Le maître, un peu confus mais bien heureux surtout, d’un tour de main viendra reprendre celle qui l’attendait, simplement, pendue à son clou de métal. Il me serrera tout au fond de sa poche et me ramènera, enfin, à la porte de son atelier, au creux de cette chère serrure qui m’aura tant manquée…



Jan Steen – La leçon de clavecin (1660)

6 comments 7 mai 2009


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