Archive for mai 2009

Certains soirs

NBentete51BJe vais, certains soirs, m’allonger au fond du jardin.

Au scintillement vertigineux de la voûte, je préfère un dais dense et doux, un ciel qui sombre et qui veloute. Un ciel d’avant la nuit.

Il y a, au dessus de moi, du noir en branches et des nuages de feuilles qui se découpent sur l’indigo. Lent kaléidoscope de formes où se promène, légère, ma mélancolie ordinaire. Je suis là, couché, dans le parfum des écorces. Il fait juste bon. L’herbe est tendre dans mon cou et j’ai l’humeur en pente douce. A la charnière entre deux mondes, minuscule et follement précieux, je savoure le plaisir d’être vivant…

C’est un jardin imaginaire, un moment de paresse inventé. Une illusion qui bruisse, certains soirs, au fond de ma tête.

13 comments 24 mai 2009

Le tunnel

NBentete50BLa façade était de mauvais goût. Sur de grands panneaux peints, des garçons, debout, se tenant par la taille, d’autres appuyés contre un mur, l’air méchant, ou bien campés sur des chaises, le sourire aguicheur. Des blonds, des rasés, des bruns. En casquette ou sévèrement bottés, gaillards poilus, jeunes imberbes, entourant le nom de l’attraction, en lettres lumineuses : Le tunnel.

- Une entrée, s’il vous plait.

Derrière la caisse, un rideau lourd en lamelles de plastique. Puis une sorte de sas, éclairé au néon rouge. Encastré dans le mur du fond, un tambour cylindrique. Frédéric s’engagea dans la portion vide du tambour. Un demi-tour plus tard et il se trouvait plongé dans une quasi obscurité, à peine trouée par des plots lumineux, au ras du sol, qui balisaient le chemin à suivre…

- Ticket !

Un baraqué avait posé une main ferme sur son épaule. Frédéric étouffa un cri de surprise en voyant le molosse, torse nu. Je fais toujours cet effet là… plaisanta le concierge des lieux pour se faire pardonner. Encore quelques échanges et Frédéric tâtonnait bientôt dans un couloir vide et circulaire, bordé de portes. Seul le gros chiffre doré qu’elles essayaient de faire briller dans le noir les distinguait.

Frédéric introduisit dans la serrure la carte magnétique que lui avait remise le costaud, sans savoir ce qu’il trouverait derrière la porte marquée du 7. A l’intérieur de la cabine il reconnut un ancien compartiment de train, avec sa fenêtre coulissante donnant sur un paysage immobile et de nuit, deux banquettes de moleskine, des cadres en métal et les porte-bagages réglementaires accrochés aux parois. Il se rappela ce que lui avait dit l’homme, à l’entrée du manège : bon voyage, jeune homme…

Au fond du compartiment quelqu’un était assis. Recroquevillé, plutôt. La lumière vague et bleue qui passait par la fenêtre n’en dessinait que les contours.

- Tu peux fermer la porte, tu sais.

Le garçon était de sa taille, il le devinait à son goût. Le passager s’approcha simplement de lui et, en le fixant, lui posa un doigt sur la bouche.

- Ne dis rien, s’il te plait.

Quand les lèvres de l’inconnu se posèrent sur ses lèvres, quand il sut, en lui ouvrant les siennes, que leurs désirs seraient fusionnels, Frédéric crut entendre le bruit cadencé des roues sur les rails, le sol tanguer légèrement sous ses pieds. Mais ce n’était que les battements sourds de son cœur et le vertige inattendu d’un premier baiser. Quand il rouvrit les yeux, le décor avait disparu dans le noir. Et la main du mystérieux voyageur à l’intérieur de son jean. Alors Frédéric revit l’enseigne et les panneaux peints, le sourire complice du maître des portes. Alors il se dit qu’il était, pour de bon, entré dans le tunnel…

7 comments 21 mai 2009

Mad World

NBentete49BEmmitouflé dans le gris doux d’un dimanche après-midi, un livre entre les mains. Il y a cette reprise de Jules Gary qui plane, comme un appel, au milieu de la chambre. Je n’ai pas l’esprit à lire : mon regard glisse entre les lignes, maussade et paresseux. J’ai posé le livre, trop neuf, soudain trop lourd, contre ma poitrine. Je me laisse envahir, lentement, par la mélodie tendre, par les accents mélancoliques…

Je ne veux pas me souvenir. Juste un peu de tranquillité. Imaginer, simplement, un moment de solitude. Me promener au long d’une jetée en bois. Profiter encore de la lumière du jour, de l’été finissant. Regarder l’eau sombre et baltique, suivre les vagues qui éclaboussent les rochers verts et polis. A l’extrémité du ponton, m’asseoir. Sous le ciel nuageux, arrimé au vieux madrier, écouter le vent froid du large, inspirer sa force. Et puis fermer les yeux. Jusqu’au vertige. Jusqu’à l’oubli…

Le plafond, l’armoire, le mur de la chambre. Au bout du lit, Zoé m’interroge de ses pupilles très rondes. Le livre est tombé sur la moquette.



Jules Gary – Mad World

7 comments 17 mai 2009

Me vouloir chat

NBentete48BZoé stationne au pied du lit, les oreilles hésitantes. Je la vois qui inspecte et qui tend le cou, mesurant la faisabilité, calculant force et trajectoire. D’une souple détente, elle pénètre d’un coup dans l’ouverture repérée, fait crisser le tissu puis disparaît, en un clin d’œil, sous les rayures encore tièdes. A grands coups de tête, la chatte se creuse une galerie confortable à travers l’épaisseur de la couette, pliée en deux, à l’extrémité du matelas. Encore quelques grondements de satisfaction et la voilà installée pour la matinée, dans un nid parfait de douceur et de tranquillité.

Dehors, la pluie commence à tomber. Un jeudi morne. Je traîne devant l’écran en peignoir mal fermé, seul et sans goût.

Mes yeux pointent en direction du lit. Comme j’aimerais, pour quelques heures, me faufiler, moi aussi, dans l’obscurité de la couette. Rejoindre, à petits coups de museau, la fourrure parfumée de ma belle paresseuse, me pelotonner, profond, entre ses pattes. Me vouloir chat, me savoir bien, dans l’insouciance de ses ronrons zébrés…

12 comments 14 mai 2009

La clé

NBentete47BJe suis la clef, suspendue, au centre du tableau. Je suis au service du maître. J’ouvre et je ferme, à l’envie, la porte de son atelier. Je ne me connais pas d’autre utilité.

Un matin le maître m’a déposée là, sur le mur qu’il venait de peindre. La veille encore je logeais dans l’obscurité rassurante de ma serrure. Sans doute par commodité, me suis-je dit, pour ne pas oublier d’interdire, la nuit venue, l’atelier et son précieux travail à la convoitise des curieux. Et, pendant quelques semaines, tandis qu’autour de moi le décor s’organisait, que les personnages prenaient forme, lentement, sous le pinceau délicat, je voyageais de la porte au tableau et du mur au verrou.

Un jour, brusquement, la toile entière fut plongée dans le noir. On nous transportait, presqu’aussitôt, à l’extérieur de l’atelier. La lumière revenue, on nous enferma dans un cadre lourd et doré, accroché aux boiseries d’une demeure inconnue. Des regards neufs scrutèrent bientôt chaque détail de la scène. Mais je vis bien que l’attention des visiteurs pointait vers moi, l’énigmatique, la clef oubliée au centre du tableau…

Ainsi, de salons en chambres, au fil des années, invariablement j’attire le regard perplexe ou amusé de ceux qui croisent l’œuvre du maître. Comme si tous constataient l’incongruité de ma situation, sans qu’aucun d’eux ne veuille ni ne puisse m’ôter de la composition.

Je sais, pourtant, qu’un jour je reverrai la blouse tachée de couleurs. Le maître, un peu confus mais bien heureux surtout, d’un tour de main viendra reprendre celle qui l’attendait, simplement, pendue à son clou de métal. Il me serrera tout au fond de sa poche et me ramènera, enfin, à la porte de son atelier, au creux de cette chère serrure qui m’aura tant manquée…



Jan Steen – La leçon de clavecin (1660)

6 comments 7 mai 2009

Je ne dors pas

NBentete44BDe l’autre côté de ma nuit.

Une femme gémit, quelque part, dans les étages. A chacun des assauts de l’homme répondra une plainte.

Les ressorts du matelas se sont tus.
Leur lit repose. Je ne dors pas.

Dans la chambre, flotte un parfum de sulfure…

Il y a ce garçon, allongé, seul, au fond d’un canapé, au milieu de l’écran.
Dans la pénombre, sa peau brune a des reflets luisants.
Il y a sa main qui va, mon désir qui le suit.
Sa bouche entrouverte, ses longs cils, noirs, abaissés.
Son ventre qui se creuse…

Plaisir intense et silencieux

11 comments 1 mai 2009


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