En vain

25 avril 2009

NBentete43B- A demain soir…

Philippe s’en va comme il est arrivé la veille, sans émotion particulière. Comme on rejoint sa pension de famille ou que l’on quitte une chambre d’hôtel. Il me gratifie d’un baiser sur l’oreille avant de prendre la route, direction Le Mans. Un client important à visiter ; il passera la nuit sur place. Je referme la porte de notre appartement.

Février 1996. Entre nous, la crise est ouverte. Je la pressens depuis des mois, souterraine, ouvrière, détruisant par petits coups, à force d’indifférence et de compromissions, une relation que je maintiens jusqu’à l’artificiel. Par la baie vitrée mon regard se perd dans la profusion des volumes et des toits. Je vois Paris, soudain, comme une ville immense et pleine de dangers…

Je range ce qu’il a laissé, pêle-mêle, au pied du canapé : son jean, ses rangers délacées, son tee-shirt kaki et le dernier exemplaire d’une revue underground à laquelle il s’est abonné. Je parcours les textes, explicites, feuillette les pages illustrées en noir et blanc. Je glisse dans un tiroir le magazine et son univers de perversités. Philippe a tellement changé. Je remplis une machine, étends le linge propre, repasse pendant une partie de la soirée, empile les vêtements sur les rayonnages du placard commun. Je n’ai pas voulu lui parler, tout à l’heure, au téléphone. Histoire de voir sa réaction. Il me souhaite une bonne soirée, me laisse un petit baiser triste et sans conviction sur le répondeur. Cherchera-t-il à savoir où je suis, ce que je fais, pourquoi je ne suis pas à la maison ?

Après deux heures de silence je décide d’appeler, pris d’une sorte de remords mêlé d’inquiétude et de suspicion. Je recherche le numéro du Novotel que Philippe ne m’a pas laissé en partant. J’appelle la réception, une fois, deux fois, dix fois. Je n’arrive pas à le joindre. « Votre ami a demandé tout à l’heure un Minitel. Pour son travail. » J’imagine le travail, en effet…

Je suis assis à la table ronde, au milieu de l’appartement. J’attends. Une heure et trente minutes. Impuissant. Dans le silence moquetté du salon, mon imagination passe en revue tout le bestiaire des fantasmes qui doit, du côté du Mans, enfiévrer un certain clavier, devant l’écran déboutonner des envies, satisfaire des pulsions. Minuit quinze. Philippe répond, enfin. Il a l’air surpris, presque choqué de m’entendre à cette heure avancée de la nuit. Je lui explique ma soirée, l’état dans lequel je suis et lui raccroche au nez. En vain, j’attendrai toute la nuit qu’il me rappelle, tourmenté par l’angoisse, assiégé par les questions, seul et terrorisé au moment de voir tout se détruire, à nouveau, autour de moi…

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7 Comments Add your own

  • 1. Yaëlle  |  25 avril 2009 at 11:10

    Quand les pensées vagabondent sur une relation de silences ou de non-dits, fatalement, elles s’engluent et se noient.
    Très beau texte, entre douleur, colère et désir. J’ai particulièrement aimé.

  • 2. laf  |  25 avril 2009 at 12:53

    en effet beau texte, mais sale situation, je déteste, vite je vais chercher une autre note chez toi ou ailleurs plus sympa …

  • 3. Marie  |  25 avril 2009 at 14:25

    Et tellement humain ! Ensuite tu parcourras un long couloir, tu seras devant la porte et en l’ouvrant tu verras un champ de fleurs. Une envie de poète.

  • 4. Chr. Borhen  |  25 avril 2009 at 20:00

    Si c’est écrit, ce n’est pas “en vain”. Croyez-moi.

  • 5. gilda  |  26 avril 2009 at 15:35

    Le premier paragraphe est un “that’s it”, mais bizarrement la suite ne tient pas la même promesse d’intensité. Il y manque peut-être une certaine distance de ton, un détachement. Comme si tout le temps de l’écriture de ce texte tu avais oscillé entre le mode faussement distant mais d’autant plus efficace (dans certains cas) et l’écriture aux tripes qui par ailleurs fait souvent ton fort.
    Du coup le résultat se cherche un peu (à mes yeux, ce n’est sans doute pas vrai dans l’absolu, cf. les commentaires qui précèdent).

    PS : Intéressante irruption du minitel et son charme désuet.

  • 6. Nicolas Bleusher  |  26 avril 2009 at 15:59

    Merci, Gilda, pour ton ressenti.

    Ton impression vient du fait, peut-être, que ce texte est beaucoup trop ambitieux : il résume en peu de lignes et à la faveur d’un épisode anecdotique, une histoire de quatre ans qui mériterait, assurément, un développement beaucoup plus long…

  • 7. elle c dit  |  3 mai 2009 at 9:25

    Abysses …

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