Archive for avril 2009
La lecture
Rue Charlot, en début de soirée. Des causeurs, déjà, font grappes devant la galerie. Sur le trottoir d’en face je reconnais Anne qui nous attend. Je détaille ceux qui patientent, à l’intérieur. Des bourgeois bohèmes et quelques ébouriffés qui jettent un œil distrait aux compositions minimalistes accrochées aux murs. Gilda nous rejoint. Nous pénétrons, à notre tour, dans la galerie.
La pièce est petite, presque pleine et la porte d’entrée doit rester ouverte. Anne et Gilda se sont assises sur le parquet. Debout, je cherche une pause. Alain arrive, enfin, tandis qu’un dégarni à lunettes, l’élocution facile, le discours élégant, annonce que la lecture va pouvoir commencer…
Elle est d’une fragilité anguleuse, d’une blondeur qui hésite entre deux saisons. Elle penche, délicate, ses longs cheveux sur une robe imprimée de fleurs multicolores. C’est une pâleur émouvante qui tremble des mots courts. On l’entend à peine. Elle évoque, d’une bouche fine et méthodique, des moments suspendus. Mais ses paroles sont bientôt couvertes par les bruits de la rue. La concentration est difficile, l’évasion compromise. Ne me parviennent du fond de la salle que des bribes, des images fugaces. Et puis, soudain, très distinctement : L’air est éblouissant comme une fosse.
Derrière moi on chuchote, on s’interpose. Je me retourne, dévisage un homme en tee-shirt, l’œil fatigué, posté sur le pas de la porte, qui lance tout à coup, à travers la lecture en sursaut : Y’a quelqu’un qu’aurait une cigarette ?!
13 comments 29 avril 2009
Dans l’ombre du cou
Écrire comme autrefois l’on savait peindre. Sur le papier toilé, à la plume, pour le plaisir du geste et pour l’oreille, aussi, avec patience et précision, marier les clairs et les obscurs, les pleins, les déliés. Longtemps chercher la couleur du moment. D’une image donner chair à l’émotion. D’un mot, d’un verbe, transmettre le sentiment qui traverse un regard…
Comme ces virgules de lumière qui, précieuses, font naitre la perle dans l’ombre du cou.
10 comments 26 avril 2009
En vain
- A demain soir…
Philippe s’en va comme il est arrivé la veille, sans émotion particulière. Comme on rejoint sa pension de famille ou que l’on quitte une chambre d’hôtel. Il me gratifie d’un baiser sur l’oreille avant de prendre la route, direction Le Mans. Un client important à visiter ; il passera la nuit sur place. Je referme la porte de notre appartement.
Février 1996. Entre nous, la crise est ouverte. Je la pressens depuis des mois, souterraine, ouvrière, détruisant par petits coups, à force d’indifférence et de compromissions, une relation que je maintiens jusqu’à l’artificiel. Par la baie vitrée mon regard se perd dans la profusion des volumes et des toits. Je vois Paris, soudain, comme une ville immense et pleine de dangers…
Je range ce qu’il a laissé, pêle-mêle, au pied du canapé : son jean, ses rangers délacées, son tee-shirt kaki et le dernier exemplaire d’une revue underground à laquelle il s’est abonné. Je parcours les textes, explicites, feuillette les pages illustrées en noir et blanc. Je glisse dans un tiroir le magazine et son univers de perversités. Philippe a tellement changé. Je remplis une machine, étends le linge propre, repasse pendant une partie de la soirée, empile les vêtements sur les rayonnages du placard commun. Je n’ai pas voulu lui parler, tout à l’heure, au téléphone. Histoire de voir sa réaction. Il me souhaite une bonne soirée, me laisse un petit baiser triste et sans conviction sur le répondeur. Cherchera-t-il à savoir où je suis, ce que je fais, pourquoi je ne suis pas à la maison ?
Après deux heures de silence je décide d’appeler, pris d’une sorte de remords mêlé d’inquiétude et de suspicion. Je recherche le numéro du Novotel que Philippe ne m’a pas laissé en partant. J’appelle la réception, une fois, deux fois, dix fois. Je n’arrive pas à le joindre. « Votre ami a demandé tout à l’heure un Minitel. Pour son travail. » J’imagine le travail, en effet…
Je suis assis à la table ronde, au milieu de l’appartement. J’attends. Une heure et trente minutes. Impuissant. Dans le silence moquetté du salon, mon imagination passe en revue tout le bestiaire des fantasmes qui doit, du côté du Mans, enfiévrer un certain clavier, devant l’écran déboutonner des envies, satisfaire des pulsions. Minuit quinze. Philippe répond, enfin. Il a l’air surpris, presque choqué de m’entendre à cette heure avancée de la nuit. Je lui explique ma soirée, l’état dans lequel je suis et lui raccroche au nez. En vain, j’attendrai toute la nuit qu’il me rappelle, tourmenté par l’angoisse, assiégé par les questions, seul et terrorisé au moment de voir tout se détruire, à nouveau, autour de moi…
7 comments 25 avril 2009
Eviter les débordements
A-vant j’avais une belle peau, j’étais mince et fier comme un pied d’micro !
La gouaille du chanteur, ce petit déhanché de banjo qui l’accompagne, décomplexent une fin de semaine plutôt chargée en calories. Onze heures du matin. En Dim noir et pantoufles à rayures, derrière mes volets clos, je fais tournoyer, sensuel et cabot, le cordon dénoué de ma robe de chambre. A petits pas, je chaloupe en direction de la salle de bain, chantonnant : Comment devenir fin sans devenir fou ?!
Vrooop ! D’un geste un rien théâtral, je laisse tomber à mes pieds le peignoir vert bronze. La cheville alerte, je passe, royal et coquin, devant le miroir posé au dessus du lavabo…
J’ai entendu un cri et puis… plus rien ! rapportera une voisine de palier, un peu affolée.
Sanseverino – Le tango des gens (2001)
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7 comments 20 avril 2009
Souviens-toi des étés derniers
Dire quelques moments heureux. Forcer, pour une fois, la mélancolie ordinaire du clavier. Ouvrir un billet comme on déplie une chaise ou un transat, malgré le ciel nuageux. Chercher dans l’établi d’auteur quelques notes, la nostalgie d’un piano. Plonger dans le kaléidoscope des impressions et des couleurs, lancer le diaporama de la mémoire…
Souviens-toi des étés derniers. Des amours carte postale.
Mykonos. Jean-Christophe, allongé sur un banc, torse nu. Le même, assis, prenant des poses, près du port, un matin éblouissant de lumière. Cette année là, le soleil était grec. Je me souviens de la poussière blanche soulevée par les bus roulant vers les plages. Je revois la mer, d’un bleu dense, la barque à moteur filant vers Super paradise. Notre virée en Vespa rouge, sous les coups de vent, lui me serrant dans les pentes, moi accroché au guidon…
Ibiza et le Torre Del Mar. Philippe. Dans la nuit exubérante, le feu des artifices et les restaurants sans compter. Laurent et Jérôme. La foule, les bars, le désir, partout. Ce drôle de baiser, gourmand, étonnamment sucré, qu’il me donna un soir d’ivresse. Le retour vers l’hôtel, transi sous le ciel rapide, à l’arrière du cabriolet, dans le creux de son épaule.
Gérard. Son air doux et coquin, dans la pénombre d’un après-midi, sur les hauts de Megève. Une séance photos avant de repartir pour Paris. Dans ses jolis yeux noirs je n’ai pas lu, pas compris, le drame à venir. Qu’il me pardonne.
Mes souvenirs prennent de l’ombre, soudain. Mon humeur vire au triste, au chagrin. Je me défends, je lui résiste. Mais je sais bien que rien de léger ne viendra plus, ce soir, sous mes doigts.
Le passé est un joueur qui triche. Et je suis bon perdant. Je reviendrai, un jour, m’asseoir à sa table. Quand les remords vivaces et les peines d’araignée auront fané aux fenêtres de ma vie. Quand la tranquillité sera revenue dans ma tête. Alors les plaisirs d’hier, les sourires oubliés, toutes ces joies enfouies à nouveau refleuriront au bord de mes yeux. Alors je refermerai sans doute ce carnet, d’une dernière mélopée, d’un dernier mot frappé. Comme on replie sa chaise ou son transat, reposé d’avoir longtemps regardé le ciel ou la mer, d’avoir, longtemps, regardé en soi…
8 comments 18 avril 2009
Le baiser
- Et celle-ci ? Deux garçons qui s’embrassent sur un quai de gare…
- Évidemment, cela fait un peu artificiel. Mais il y a matière à raconter, oui.
- Je vois, moi, des retrouvailles. L’un a passé quelques jours en famille, l’autre est venu l’attendre. Ils se sont reconnus, de loin. Ils s’embrassent comme s’embrasserait un couple ordinaire…
- Tu parles d’un ennui !
- C’est leur bonheur qui te gène ?
- Je ne sais pas… Je perçois, moi, comme une tension, quelque chose qui ne fonctionne pas. Le garçon de droite, il ne s’abandonne pas vraiment. Pas comme celui de gauche. Pour moi, c’est plutôt un départ. Le garçon, à gauche, c’est lui qui s’en va.
- S’ils se séparent, ils ne se quittent pas.
- Le train va partir. Celui de droite, je l’appelle Marco. Il sait, déjà.
- Celui de gauche je le verrais bien en Kévin ou peut-être en Quentin. Et que sait-il ton Marco ?!
- Qu’il va tromper Quentin…
5 comments 13 avril 2009
Cette étrange sérénité
Elles ont les pieds dans l’herbe verte. Côte à côte, les épaules jointes, noir contre noir. Je photographie leur dos vouté devant la plaque qui vient d’être scellée. Ma mère, ma sœur. Je suis en retrait, avec les autres. Je ne participe pas du même chagrin. Comme si je n’étais pas vraiment là, comme si je ne voulais pas me fondre à leurs pleurs. Ne suis-je donc pas ému, autant qu’elles, par la disparition de mon père ? Quels sentiments me traversent dans ce moment là ?
A l’évoquer aujourd’hui, des mois plus tard, de cet après-midi ensoleillé c’est la souffrance de maman qui, surtout, me revient, me bouleverse. Ses mains tremblantes et qui déposent, sans préméditation, comme une évidence, à côté de l’urne encore chaude, un exemplaire de Chambre avec vue dont le Jardin d’hiver venait d’adoucir l’adieu des proches.
Il y a, dans ces pénibles circonstances, des intimités, des solitudes que l’on ne peut partager. Des soulagements que l’on ne peut pas dire. Des manques qui ne viendront qu’avec le temps. Il y a, dans ces tristes journées de juin, cette étrange sérénité, cette fierté confuse qui transforment en moi la douleur et le désarroi. Comme au passage d’un flambeau.
8 comments 12 avril 2009
La lèvre inférieure
Des garçons, il aimait la beauté suspendue.
Leur séduction de papier glacé.
Le clair et l’obscur de leur peau de pixels.
Le trouble, parfois, qu’allumaient en lui le silence d’un regard, l’abandon d’une pause.
L’idée qu’il pouvait, encore, de son désir simplement, en effleurer la lèvre inférieure…
11 comments 7 avril 2009
Rose Martini
La lampe est allumée, la fenêtre ouverte.
Le soir, doucement, colore les murs de ma chambre…
Rose Martini. Dans Havana la vieille, me perdre si je veux. Les garçons ont la peau brune, le regard fier. Voir sans être vu. Un bar ouvert sur la rue, un piano, une basse. Les pales usées du ventilateur brassent à peine l’air miséreux. Un crooner soupire, les yeux fermés, pour une unique trompette. Ma tête cherche un appui.
La lampe est allumée, la fenêtre ouverte.
La nuit, lentement, s’abime dans le miroir rouillé. Quelque part, une contrebasse vibre encore pour la délicatesse d’une harpe. La mélancolie colle à mon front.
Entre une clarinette et un banjo. Au long de la mer, me remplir de soleil frais, la nuque vague et posée sur la moleskine rouge d’une antique américaine. Me laisser conduire, les idées au vent, le regard perdu dans le ciel nuageux…
La lampe est allumée, la fenêtre ouverte.
Simplement, le sommeil coule en moi.
6 comments 5 avril 2009